Le féminisme, un héritage à dépasser

Le texte ci-dessous est le résumé de l’intervention de Fanny, membre du bureau des Antigones pour la permanence Paris du 25/02/2016 dans le cadre de la réflexion annuelle du mouvement autour du thème Femmes et féminité. L’intervention complète paraîtra prochainement.

 

Cette contribution se fonde sur les conclusions tirées des deux années précédentes, enrichies des lectures des quelques militant(e)s, théoricien(ne)s et historien(ne)s du féminisme. Elle fait état d’une réflexion en cours qui sera enrichie et ajustée en cours d’année. Elle entend valoriser l’intérêt d’un mouvement tel que celui d’Antigones dans le contexte actuel, en particulier celui des luttes féministes.

Antigones n’est ni un mouvement féministe ni anti-féministe, mais, s’inscrivant dans une continuité de combats de femmes, il analyse l’existant et oriente ses efforts là où il cible un manque à gagner par et pour la voix des femmes.

 

Le féminisme est et a été pluriel. Aujourd’hui, la voie dominante du féminisme contemporain soutient, en gros, que la féminité ne serait qu’une construction sociale, inventée par le patriarcat à seule fin d’asservissement et destinée à dissimuler la réalité de l’oppression qui pèse sur les femmes[1].

La question sur laquelle ce travail se penche peut être résumée ainsi : le féminisme contemporain propose-t-il une réponse et des moyens pertinents aux combats des femmes de notre temps ?

 

1. Vous avez dit « dépassé » ?

Cette partie fait le constat d’un féminisme dépassé et en besoin de renouvellement.

1.1. Un féminisme dépassé par lui-même

Le constat d’une oppression sociale s’exerçant au détriment des femmes a d’abord conduit les « matérialistes » (C. Delphy, M. Wittig…) à reprendre la notion de « genre » en vue de caractériser la dimension socialement construite (et non naturelle) du rapport de forces. Elles prônent l’interchangeabilité des rôles. Leur analyse identifie par ailleurs l’hétérosexualité comme étant l’outil politique par lequel se valident les rôles sociaux des sexes, la croyance en leur fondement naturel et le régime patriarcal. Le lesbianisme est alors présenté par M. Wittig comme une position de résistance au régime oppressif de l’hétérosexualité[2].

Cette notion, qui préservait le binôme homme/femme, s’est vue ensuite contestée par les « queer » (J. Butler, B. Preciado…) pour qui l’identité sexuelle ne serait que performative : ce n’est plus l’inégalité entre les sexes qu’il faudrait dépasser, mais l’idée construite d’identité sexuelle désormais disqualifiée, au profit d’un mouvement d’indifférenciation, avec l’idéal que soient valorisées l’anormalité et la déviance.

À cette idée d’une autonomie personnelle dans le choix d’une sexualité, voire d’une sexuation, les « transhumanistes » (S. Firestone, D. Haraway…) ajoutent la perspective de dépasser la différence et la complémentarité inscrites dans la nature : il ne s’agirait de rien de moins qu’une mutation dans l’espèce humaine[3].

Une évolution encore plus récente est inspirée par des femmes de couleur, des femmes de pays du Sud, etc. qui contestent la prétention du féminisme « classique » à représenter toutes les femmes, en occultant notamment d’autres oppressions intriquées, telles que celles de la classe ou de l’origine ethnique. Cette remise en question d’une condition féminine prétendument universelle contribue à faire du féminisme un « mouvement de critique de la domination [4]», à savoir celle de l’homme, blanc, hétérosexuel et riche.

Ces simples arrêts sur l’un ou l’autre aspect de la pensée féministe interrogent. Le féminisme poussé à bout pourrait-il conduire à l’impasse ?

  • Du féminisme au transféminisme. Le féminisme a dépassé la simple et juste revendication de libérer les femmes des injustices sociales, pour exiger la libération à l’égard de la nature, de la culture, du passé : de tout ce qui entrave le libre choix[5]. Or, refuser et dépasser la condition humaine / féminine ne conduit-il pas à la nier les conditions pour qu’il y ait de l’humain / du féminin ?
  • Femmes et minorités opprimées, même combat. N’y a-t-il pas dérive à consacrer l’essentiel de ses engagements politiques aux infimes minorités qui s’adonnent aux déviances promues par les queer, au détriment des majorités atrocement opprimées par la brutalité du néocapitalisme (lesquelles se signalent, d’ailleurs, par une vision souvent conservatrice de la morale sexuelle…) ? A dénoncer comme simplement machistes les récentes agressions de Cologne en occultant la dynamique d’oppression qui a conduit au primum movens de l’immigration ? A se rendre coupable d’un silence presque approbateur sur le scandale que représente la GPA ? N’assiste-t-on pas au retournement de la cause des femmes contre elles-mêmes ?
  • L’extinction du féminin. Au total, entre l’idée que l’avenir de la femme serait de s’approprier les prérogatives masculines, ou bien de se rendre étrangère à elle-même, on en vient à se demander si ces féminismes-là n’ont pas atteint des sommets encore inégalés dans la misogynie.

1.2. Un féminisme dépassé par le marché

Les valeurs célébrées par le féminisme contemporain ont également l’inconvénient de s’inscrire dans celles qui font le bonheur du marché.

  • Libération du foyer via soumission au marché du travail. Est-ce une libération que d’abandonner l’entretien du foyer pour se soumettre à un monde du travail, conçu par et pour les hommes, et dont la sauvagerie ne cesse de s’aggraver ? Est-ce s’attaquer au patriarcat que de faire allégeance aux pires de ses valeurs – la performance, la compétition et le pouvoir –, pour ne point parler de l’argent qui se trouve comme par hasard être une clé de la consommation ?
  • Réappropriation du corps via soumission à la technique. Est-ce une libération que de se soumettre si spontanément au complexe médico-pharmaceutique qui promeut comme un progrès la castration chimique ou mécanique du corps féminin, ainsi qu’une technicisation démentielle de la fécondation, de la grossesse et de l’accouchement ? Est-ce une libération que de tenir pour un avenir radieux la promesse d’un utérus artificiel, qui par l’extinction de la dernière prérogative féminine incontournable, consacrerait un « féminisme de la dissolution » ?
  • Arrachements aux déterminismes via soumission au système socio-économique. Est-ce une libération pour les femmes que de déléguer aux trusts et aux institutions étatiques leurs domaines symboliques de compétences (enfanter, nourrir, transmettre, soigner…) moyennant une perte d’autonomie considérable ? Est-ce une libération que de se priver de la culture, des racines et de la transcendance, pour devenir ainsi le bon citoyen qui s’intègrera passivement au système de domination socio-économique de demain ?

2184bcde404812f896568907321463ed1.3. Un féminisme dépassé par son impertinence

Pour ne parler que de ce prisme d’interprétation, il n’est pas exact que l’oppression des femmes soit entièrement réductible au patriarcat, ni qu’elle ait été toujours aussi caractérisée que certaines le prétendent au mépris de l’histoire.

  • La focalisation sur l’oppression masculine occulte les effets du capitalisme, du racisme, de la mondialisation – ou des violences spécifiquement féminines…
  • Le « dolorisme féministe » (M. Perrot – A. Corbin) oublie que, historiquement, nombre de misères humaines sont loin d’avoir été limitées aux femmes : quand les femmes mourraient en couches, les hommes mourraient à la guerre (ou dans d’abominables accidents du travail). Il en va de même avec l’esprit de « diffamation à l’égard de nos mères et de nos grands-mères » (Ch. Lasch) qui s’obstine à cantonner toutes les femmes du passé dans la misère sexuelle et la frigidité inhérente.
  • En rapportant la différence des sexes à de simples stéréotypes supposés véhiculer l’idéologie patriarcale, le féminisme délégitime a priori toute interrogation profonde sur le féminin et sur la dignité des femmes qui ne se sentent pas solubles dans un simple effet de genre.

Mais nous pourrions aussi interroger d’une part l’étrangeté d’un féminisme qui fonde son combat sur la destruction du sujet femme (la femme vivrait alors cette aliénation première en étant interdite d’exister en tant que telle, ainsi rendue proprement étrangère à elle-même), et d’autre part la nature de la domination du masculin (revers d’une même médaille, assistons-nous à une hypertrophie des valeurs féminines – idéal éthique, dans une société construite sur le modèle d’une hégémonie masculine ? D’un côté comme de l’autre, c’est l’enfermement et la négation des femmes réelles).

Le paradoxe résultant, c’est que le féminisme contemporain ne change plus grand-chose à l’organisation de la société naguère patriarcale, tout en accréditant les valeurs féminines comme idéal à atteindre mais en refusant de les penser avec un minimum de rigueur.

 

2. Héritières

Il s’agit de se reconnaître héritières dans toute l’humilité et la conscience des responsabilités que cela suppose.

2.1. De l’importance d’hériter d’une culture

On peut lire dans le rejet symptomatique des stéréotypes le refus d’une axiologie et de son caractère normatif. Pourtant, si elle est construction, la culture est aussi condition d’une vie authentiquement humaine.

Pour un être humain, prendre conscience de l’héritage dans lequel il s’inscrit nécessairement,

  • c’est admettre qu’on est toujours précédé. On est précédé certes par le passé, mais aussi par la culture – c’est-à-dire par un discours partagé sur le réel.
  • c’est aussi refuser l’illusion de la liberté absolue, de la toute-puissance et admettre la nécessité des limites : c’est refuser le fantasme fou de l’homme (la femme) autoconstruit(e).
  • c’est pouvoir relativiser les catégories des idéologies dominantes du moment en se référant à l’altérité du passé : c’est la possibilité de se sentir soi-même dans son sexe biologique sans adhérer à toutes les représentations sociales de ce sexe.

2.2. Hériter du féminisme

Les luttes féministes font partie de cet héritage : elles nous lèguent une pensée avec ses catégories structurantes, une organisation dynamique avec ses outils, une société transformée par cette pensée et ce mouvement.

En tant que mouvement s’inscrivant dans une continuité de luttes féminines, Antigones considère cet héritage avec humilité et responsabilité, y cherchant des bases à partir desquelles développer sa pensée, n’hésitant pas s’il y a lieu à renouveler les fondements.

Prenons pour exemple l’universalisme féministe.

Compte tenu du contexte culturel, ses théoriciennes « répondaient à une nécessité épistémologique[6] » : libérer les femmes de leur réduction au biologique, leur permettant de s’affirmer comme sujet. Elles dénonçaient aussi pertinemment les conséquences désastreuses de l’essentialisme et, refusant le découpage binaire du réel (homme/femme, homo/hétéro…), permettaient de réaffirmer l’espace de liberté entre nature et culture.

Cependant, aux antipodes de l’opinion freudienne que « l’anatomie, c’est le destin », ce féminisme, focalisé sur une domination fondée sur l’infériorité présumée des femmes, a tenté un renversement de perspective qui s’est révélé bien périlleux à l’expérience : définir, voire promouvoir la femme comme non sexuée pour légitimer son aspiration d’investir le monde qui lui avait été interdit à cause de son sexe.

Le problème reste donc posé de reconnaître ce « destin », sans tomber dans un essentialisme qui réduirait féminité et virilité à l’anatomie ou à la biologie ; sans tomber, non plus, dans une dichotomie rigidement sexuée qui ne pourrait qu’alimenter la guerre des sexes.

Sortir l’analyse universaliste de son impasse rationaliste et techniciste demande de revaloriser la dimension charnelle de l’existence humaine, pour alors repenser la femme, ce que se proposent de faire Antigones. L’approche phénoménologique apparaît très appropriée à cet égard, permettant de développer, non pas une théorie de la féminité comme essence, mais l’expérience du féminin, « qui sous-tend un certain rapport à soi, au monde et aux autres… [7] ».

 

 

3. En guise de conclusion

Dépasser le féminisme, c’est épouser les combats féminins de notre temps :

  • c’est penser le corps des femmes pour penser le féminin ;
  • c’est se défier de la dissipation promue sous couvert de « libération » par un capitalisme bien trop intéressé pour être crédible dès qu’il s’agit des valeurs ;
  • c’est défendre la transcendance contre la pauvreté des réductions techniques ;
  • c’est assurer la transmission.

 

[1] On trouvera une histoire des idées féministes bien résumée ici : Camille Froidevaux-Metterie, « En finir avec le binarisme féministe », édité le 25/03/2015 sur le site de Philosophie Magazine, Philomag.com, et consulté le 14/03/2015. URL : http://www.philomag.com/blogs/feminin-singulier/en-finir-avec-le-binarisme-feministe

[2] On connaît son célèbre : « les lesbiennes ne sont pas des femmes ».

[3]  « La ressemblance des sexes est une telle innovation qu’on peut sans peine l’imaginer en termes de mutation. (…) En mettant fin à ce schéma universel de la complémentarité, notre civilisation est peut-être en train de modifier quelques traits ″essentiels″ de l’espèce humaine. (…) Conscients des aléas du propos et de sa gravité, (…), nous faisons cependant le pari de la mutation ». Elisabeth Badinter, L’Un est l’Autre, O. Jacob, 1986, Evreux, p. 247 et p. 251.

[4] Diane Lamoureux, « Y-a-t-il une troisième vague féministe ? », in Cahier du genre, 2006/3 (HS n° 1). Consulté en ligne le 14/03/2016 sur le site Cairn.info. URL : https://www.cairn.info/revue-cahiers-du-genre-2006-3-page-57.htm

[5] « Tout être humain serait indéterminé. Ne plus être déterminé par son sexe ou son genre serait un espoir et une utopie pour chaque individu. Il n’y aurait ni indifférence ni indifférenciation, simplement la production d’une identité personnelle pour la vie intime comme pour l’espace public. Le but serait d’échapper à la norme sexuelle et sociale, autrement dit aux stéréotypes, pour se définir ». Geneviève Fraisse, « Ontologie et politique, une double question philosophique », in Margaret Maruani (dir.), Femmes, genre et sociétés, La Découverte, 2005, p.28

[6] Camille Froidevaux-Metterie, « L’expérience du féminin » Le corps, soi et les autres, in Études,  2012/9 Tome 417,  p. 189.

[7] Camille Froidevaux-Metterie, « Faire l’expérience du féminin », édité le 29/03/2013 sur le site de Philosophie Magazine, Philomag.com, et consulté le 14/03/2016.

URL: http://www.philomag.com/blogs/feminin-singulier/faire-lexperience-du-feminin

2 Commentaires

Ajoutez les vôtres
  1. 1
    M. O. WILLEKENS

    Bravo, à vous les Antigones, femmes fières de l’être, d’avoir aussi bien brossé le portrait d’un féminisme à dépasser !
    Encore BRAVO ! Et merci, pour nous, les hommes et fiers de l’être, de permettre aux vraies femmes de faire le bonheur des hommes… et vice versa…

  2. 2
    Lola

    Il me semble que C. Froidevaux-Metterie, que vous citez, ne se situe pas dans une perspective de dépassement du féminisme mais au contraire dans une démarche critique interne au mouvement lui permettant de retrouver son sujet initial. C’est dommage d’opposer ainsi féminisme et féminin, d’autant plus que le féminisme n’est pas un, même si on peut toujours s’interroger sur la pertinence et limites des « isme » en général.

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