Les chroniques des Antigones – Monokini ou burkini, que choisir ? – Anne Trewby

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Il y a quelques années déjà, le burkini faisait son apparition sur les plages françaises. En réaction, certains ont brandi la pratique du sein nu comme étant une particularité européenne à défendre. Selon la même logique, c’est la défense de la minijupe qui sert de rhétorique unique à l’opposition à la burqa. Il est temps de sortir de cette caricature de débat pour s’arrêter un instant sur cette fameuse question de la pudeur.

Se promener seins nus sur les plages est avant tout une mode, une mode héritée des années 1960 et de la soi-disant libération sexuelle féministe, une mode purement réactionnaire au sens premier du mot. La minijupe comme le sein nu ne peuvent être considérés comme des conquêtes politiques. Il ne s’agit que de modes vestimentaires, et de modes vestimentaires qui ont vocation à être aussi circonstancielles que les coiffures extraordinaires des contemporaines de Marie-Antoinette. Elles sont tout simplement un signe du temps, et nécessite donc pour être comprises d’être recontextualisées comme étant le signe de la libération des femmes exigées par le féminisme.

A ce titre, le recul du monokini et le retour à des modes plus pudiques ne peut en aucun cas être considéré comme un retour en arrière au sens on l’entende les progressistes, ou une conséquence de l’Islam comme d’autres le prétendent. Il s’agit simplement du recul naturel d’une mode purement circonstancielle et réactionnaire. Les femmes contemporaines ne sont plus dans la même logique de libération des carcans bourgeois que pouvaient l’être celles de la génération Deneuve. Les problématiques contemporaines des femmes sont désormais bien éloignées de celles des bourgeoises privilégiées qui composaient la deuxième vague féministe. Les préoccupations des femmes françaises du XXIe siècle, c’est de se voir offrir des alternatives respectueuses de leurs corps à la castration chimique que leurs proposent les médecins en guise de contraception, c’est d’élever leurs enfants sans que l’Etat ne se mêle de leurs choix, c’est de ménager du temps pour leur famille malgré leurs emplois précaires aux horaires décousus, c’est d’obtenir une retraite digne malgré les congés parentaux qu’elles ont osé prendre, c’est rentrer le soir sans risquer de se faire violer même dans un train bondé, qu’elles se promènent seins nus ou en col roulé.

Le burqini lui aussi n’est que le signe visible d’un phénomène qui le dépasse : la présence croissance en France de musulmans, parmi lesquels de nombreux partisans d’une version radicale de l’Islam. A ce titre il est à l’origine d’une dynamique sans doute plus inquiétante encore, celle de l’emballement sécuritaire et liberticide dont il est devenu un symbole. Le nombre croissant de burqa, de voiles ou encore l’apparition des burkini sur les places françaises ont très logiquement scandalisé la population. Le problème étant que la population a dans le même mouvement salué massivement l’idée de légiférer pour interdire ces modes. Ici comme ailleurs, la logique du temps est la même : les citoyens bradent leur liberté sur l’autel illusoire de la sécurité, acceptant que l’État les surveille, les filme et analyse leurs comportements, espérant qu’en sacrifiant la liberté de tous, certains soient empêchés de nuire. Erreur fatale dont nous voyons aujourd’hui les conséquences : depuis l’état d’urgence terroriste de 2015, l’insécurité ne fait que progresser, les burqa continuent de se multiplier, et c’est l’ensemble des citoyens qui est devenu suspect au titre de ses croyances politiques et religieuses.

Ce que nous avons toujours défendu avec Antigones, c’est au contraire d’un côté la liberté des femmes de faire leurs propres choix, notamment vestimentaires, et de l’autre la nécessité qu’elles soient en sécurité dans les rues, sur les plages, chez elles, quelle que soit leur tenue ou leur comportement. La tenue, même affriolante, même scandaleuse, d’une femme, ne peut en aucun cas justifier la moindre agression ou la moindre injure. Il n’y a tout simplement aucune excuse pour le viol ou l’agression d’une femme, et de qui que ce soit d’ailleurs. La mission du politique, c’est de permettre la vie en société. Quelle vie en société est possible quand tout une partie de la population ne se sent pas en sécurité dans la rue, quand l’Etat n’assure pas la sécurité minimale des citoyens et que des crimes graves demeurent impunis ou ne valent à leurs auteurs que des peines dérisoires ?

Il est tentant d’aller défendre le droit à la minijupe ou au monokini face aux puritains défenseurs de la burqa pour toutes ou autres prisons vestimentaires. Il faut pourtant se garder de l’erreur politique qui consiste à prendre par réaction le contrepoint de l’adversaire à tout prix. Sur la question de la pudeur, il s’agit de ne pas tomber dans le ridicule de faire de l’exhibition du corps féminin un étendard civilisationnel.

Le corps, masculin comme féminin, n’est pas qu’une donnée matérielle, il fait partie intégrante de la personne humaine. A ce titre, il ne devrait pas être traité ni comme un simple objet de consommation, notamment sexuelle, ni comme une vitrine personnelle pour son propre narcissisme. Il est le support privilégié de l’intime, et à ce titre participe des subtils mécanismes du désir. Il est naïf de penser que la pudeur est passée de mode ou que toutes les tenues ont le même impact sur le sexe opposé. Traditionnellement en Occident, les hommes étaient d’ailleurs tout autant que les femmes invités à adapter leur tenue en présence du sexe opposé.

Il est important de comprendre que la crispation du débat autour de la question vestimentaire est le fait de groupes minoritaires et idéologues. Les islamistes nous en proposent une version dégradante pour les femmes qui décrédibilise mécaniquement toute tentative de défense de cette notion si décriée de pudeur, tandis que les féministes crient au patriarcat et à la guerre des sexes. Le débat sur la pudeur pourtant est légitime et justifié. Simplement, il relève d’une dynamique de discussion libre de la société civile et pas d’une logique de crimes et délits. C’est une question de savoir-vivre avant tout. Le problème étant que le savoir-vivre est le propre d’une culture. Son utilité pour réguler en dehors des lois toute cette dimension des relations humaines qui leur échappe n’est donc possible que dans une société qui partage une culture commune. C’est peu de dire que ce n’est plus vraiment le cas de la France contemporaine, morcelée en communautés, en classes sociales et en niveaux et types d’études et de richesse différents et de plus en plus irréconciliables.

Alors oui, nous considérons en effet avec Antigones que la question de la pudeur mériterait d’être explorée, mais alors il s’agirait de l’explorer dans toute sa profondeur. De même que la féminité et la masculinité sont des notions qui ne peuvent être résumées à des listes de qualités et de défauts, la pudeur a cela d’impénétrable et d’indicible qu’elle ne peut se résumer à une simple problématique vestimentaire. Elle est une qualité de l’âme avant même d’être un attribut du corps, qu’elle ne fait qu’entraîner dans son sillon.

Elle est effectivement une question bien plus centrale qu’on ne le pense, non pas pour des raisons religieuses ou morales qui – aussi valides puissent-elles être – ne suffisent pas à nourrir un débat politique, mais parce qu’elle relève du rapport au corps, à son propre corps et au corps de l’Autre. A ce titre, elle concerne d’ailleurs la société dans son entier, et exige autant d’un sexe que de l’autre. A ce titre aussi, elle commence par une discipline personnelle dans son rapport à soi-même et dans son rapport aux autres. Il est bien facile de se poser en moraliste, il l’est un peu moins de faire de son propre comportement un exemple, un exemple d’exigence envers soi-même et de bienveillance envers les autres.

Assez des grands discours, commençons par faire de nos propres vies des témoignages et des exemples des valeurs que nous voulons porter, qu’il s’agisse de pudeur ou d’autres valeurs. Nous irons bien plus loin dans le combat politique pour défendre la complémentarité des sexes en la vivant pleinement qu’en glosant sur Internet pour savoir comment trancher entre monokini et burkini.

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