Les Chroniques des Antigones – Bonne fête maman – Iseul Turan

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Quand je te vois avec tes enfants, je me dis que ce n’est pas pour tout de suite… c’est quand même une sacrée étape la maternité ! Qui n’a pas déjà entendu cette petite phrase ou ne l’a pas pensé plus jeune ? Il est loin le temps où le destin des femmes était d’être mères. Il est loin aussi le temps où la maternité était un statut enviable.

C’est que de fait, la maternité de nos jours, ce n’est pas très sexy – sauf bien sûr quand c’est Hollywood qui s’y met : la mère est cette figure de femme sacrifiée, qui passe ses journées à courir, ses soirées à crier, son argent en baby-sittings.

La maternité fait d’autant moins envie qu’elle s’oppose point par point à l’archétype de la jeune fille, figure idéale de notre société libérale libertaire. La jeune fille, c’est l’âge de tous les possibles, la liberté totale et sans contraintes, le physique altier, entre deux âges, à peine sorti de l’enfance mais déjà frais et disponible à la consommation. C’est l’âge des « droits » sans responsabilités, de la consommation sans conséquences.

Alors forcément, dans une société où l’idéal de la jeune fille s’impose à tous, hommes et femmes, jeunes et vieux, la mère devient une figure un peu gênante. Avec ses formes généreuses, elle rappelle que le temps passe et laisse ses marques, que la vie et les relations humaines sont faites de don de soi et de sacrifices. Avec son enfant dans les bras, elle est une figure de la responsabilité et du devoir, Ouh les vilains mots.

Pourtant, c’est bien ce que sont les femmes, non pas des jeunes filles mais des mères en puissance.  Quels que soient les choix personnels de chacune, nous construisons notre identité sexuée autour de cette affirmation : je peux devenir mère. 

Cette affirmation constitutive du sexe féminin a d’ailleurs quelques peu changé avec l’avènement de la contraception et de l’avortement. Elle est devenue je peux devenir mère si je veux, quand je veux. Cette illusion de toute-puissance est le point de départ d’une logique destructrice et mortifère.

Cette idée fausse d’une maternité choisie muselle les mères qui n’ont plus le droit de dire leurs difficultés. En même temps tu l’as bien voulu !

Mais enfin, quel rapport ? On peut choisir de faire un trajet en voiture et se plaindre des embouteillages, se lancer dans une grande randonnée et en avoir plein les pieds. La maternité n’est pas une sinécure et les femmes ont besoin de pouvoir dire autant leurs joies que leurs peines. Et cercle vicieux, quand on en a beaucoup, qu’on les a très rapprochés ou encore qu’on a un enfant malade ou handicapé, et donc que les choses pendant un temps sont particulièrement difficiles, on a d’autant moins le droit de se plaindre que la société nous avait bien dit de ne pas faire des conneries pareilles, de bien prendre notre petite pilule, d’avorter du petit dernier !

Or rien n’est plus faux ! Même désirée, même choisie, la maternité est une rencontre, un mystère insondable et elle se construit pas à pas, progressivement, autant dans les joies que dans les épreuves. En un mot, la maternité se vit, elle ne se choisit pas.

Le résultat concret de cette ambiance délétère, c’est une solitude psychologique et affective de plus en plus grande des mères, encore aggravée par l’atomisation du corps social et le mépris croissant de notre société consumériste pour le don de soi.

Dans une société où le devoir du citoyen n’est pas d’assurer la stabilité et la pérennité de la société mais de consommer pour gonfler le PIB national, forcément, toutes les tâches gratuites sont dévalorisées. La mère qui souhaite rester à la maison s’occuper de ses enfants est une mauvaise citoyenne : elle prive l’Etat des taxes sur son salaire, sur celui de la nounou et sur celui de la femme de ménage, et de la TVA sur les plats préparés qu’elle finit pas être contrainte de consommer faute de temps. Celle qui dépasse la barre sacrée des deux enfants est une charge pour la société, aux yeux de l’Etat comme de nos contemporains.

Cette pauvre parasite est marginalisée, mise à l’écart, et sa solitude apparaît comme la punition de ses mauvais choix. Notre société s’arrange d’ailleurs pour qu’elle soit totale, cette solitude. Entre la mobilité professionnelle et géographique croissante, le travail généralisé des femmes et la dissolution des communautés familiales et locales, les mères n’ont plus grand monde sur qui compter pour les aider au quotidien.

Le temps, l’entraide, le soutien est un luxe réservé à ceux qui peuvent se les offrir. Quand on peut : on paye l’heure de garde à la baby-sitter, on paye une aide-ménagère après une hospitalisation, on paye uber eat quand on est trop fatiguée, on paye le médecin et des antidépresseurs…. Lorsqu’une mère veut souffler, récupérer elle n’a pas d’autre choix que de mettre la main au porte-monnaie.

Mais la baby-sitter ne vous fera pas un baiser sur le front avec un regard plein de sollicitude en quittant votre domicile, Votre aide-ménagère ne vous apportera pas le diner pour le soir en vous disant « faut manger un peu quand même, ma ptite », Uber eat ne vous dira pas, « si vous avez besoin de quoique ce soit je suis au bout de la rue ».  Les antidépresseurs et les vitamines ne vous féliciterons pas d’avoir fait deux journées en une…. Adieu solidarité locale, adieux familles aidantes…

Bonjour tristesse, bonjour solitude !

Triste destin en effet pour une mission autrefois si glorifiée. La maternité est une étape qui fait peur dans notre modernité, elle effraie qu’on soit déjà mère ou qu’on ne le soit pas. Cette modernité fait reposer sur les mères le choix de l’enfantement, elle leur renvoie une image non pas d’accomplissement mais d’usure sacrificielle ; notre société refuse la gratuité de leur don associé à de l’improductivité, et enfin elle organise leur solitude.

Etre mère aujourd’hui n’a plus rien de la mise en acte joyeuse d’une potentialité naturelle. C’est une pure folie. Ne baissons pas les bras pour autant : cette folie est justement l’un des derniers remparts à l’effondrement de nos sociétés. C’est parce qu’il restera toujours des femmes pour choisir d’être mères qu’il restera toujours des hommes pour tout faire pour les protéger, pour chercher à leur offrir cet espace de calme et de sérénité dont elles ont tant besoin pour accomplir cette mission sacrée. C’est parce qu’il y aura toujours des mères pour se dévouer que nos contemporains comprendront peut-être un jour l’importance du dévouement et du don gratuit.

A nous de tout faire pour soutenir ces mères, en étant présents pour elles, en les assurant de notre soutien, et concrètement en militant pour que l’Etat assure leur sécurité matérielle à travers l’allocation d’aides et de retraites suffisants, à travers un soutien logistique n’entrainant aucune contrepartie (chèque scolaire), à travers le soutien aux structures familiales et communautaires traditionnelles (congé grand-parental), mais aussi à travers la garantie de leur pleine liberté éducative (liberté vaccinale, maintien de la possibilité de l’instruction en famille)..

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