[Tribune] La mort programmée de la liberté éducative ?

Retrouvez l’interview d’Isabelle pour Boulevard Voltaire sur ce projet de loi liberticide et notre critique détaillée de cette atteinte à la liberté d’instruction. 

Le député Les Républicains Eric Ciotti a déposé, le 27 avril dernier, une proposition de loi « visant à renforcer l’encadrement des établissements privés hors contrat et à limiter les possibilités de dérogation à l’obligation scolaire », un texte court et accessible que chacun peut lire dans son intégralité ici, et qui rappellera au lecteur averti le projet de loi Portelli, débouté en 2014.

Cette proposition de loi inutile, inique et mensongère, dont nous publions ici une critique détaillée et argumentée, vise, sous prétexte de lutte contre le radicalisme islamique, à durcir les conditions d’ouverture des écoles hors contrat, ainsi qu’à soumettre les parents désirant pratiquer l’Instruction en Famille à une autorisation préalable, délivrée exclusivement en cas d’incapacité de l’enfant à s’intégrer dans un cursus scolaire normal. Une telle attaque contre la liberté éducative est contraire aux droits des parents et de l’enfant tels qu’il devraient découler de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1948 (art. 26-3), de la Convention Européenne des Droits de l’Homme (Protocole additionnel, art. 2), de la Charte des droits fondamentaux de l’Union Européenne (art. 14.3), ainsi que de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant (art. 5 et 18.1).

De telles mesures pourraient pourtant être adoptées à la faveur du  Plan d’Action contre la Radicalisation et le Terrorisme, publié le 9 mai dernier par le Comité interministériel, dont la mesure 40 prévoit la « poursuite du plan de contrôle de l’enseignement privé hors contrat et de l’instruction à domicile », plan de durcissement juridique initié en 2014 et dont la prochaine étape concerne, en 2016, l’encadrement juridique de l’Instruction en Famille. Nous sommes donc confrontés aujourd’hui à une volonté politique explicite de museler la liberté éducative des familles, en faveur d’un monopole de l’institution scolaire républicaine. Avec la mort programmée de la liberté éducative, c’est un formidable levier de renouvellement de notre société qui risque de nous échapper définitivement : nous allons vers un modèle unique d’éducation, pensé par et pour une société libérale de producteurs-consommateurs.

« Le monde de l’éducation est une espèce d’île où les individus, déracinés du monde, se préparent à la vie en y restant étrangers. » Cette critique radicale, que Maria Montessori adressait à l’institution scolaire du siècle dernier, garde aujourd’hui toute son actualité. Trop souvent, la vie de nos enfants s’organise en deux temps déconnectés l’un de l’autre :

  • Le temps scolaire, pendant lequel l’enfant assiste, dans une attitude de réceptivité forcée et souvent passive, à la prestation du professeur. Ce temps occupe une place démesurée dans les journées de nos enfants, captant leur énergie intellectuelle sans la développer véritablement, dans le but de les préparer à une « vraie vie » constamment différée.
  • Le temps du loisir et du jeu, pendant lequel l’enfant se repose ou se défoule en s’adonnant à des activités souvent futiles et sans lien avec les apprentissages théoriques reçus à l’école. Un temps souvent perçu comme une échappatoire, une parenthèse enchantée toujours trop courte et sans cesse menacée.

Cette dualité de vie ancre dans la psychologie de nos enfants des réflexes intérieurs, qui associent le travail à une notion d’obligation et de pénibilité – le travail représente le paradoxe d’une activité subie, et le temps libre à une notion d’échappatoire, d’irresponsabilité, de défoulement ludique et d’oisiveté. Cette dualité, qui structure nos mentalités, est sans doute le principal obstacle au développement plénier de la personnalité de nos enfants – développement personnel qui fait pourtant partie intégrante du « droit à l’éducation » tel qu’il est formulé par la loi française (Code de l’éducation, article L 111-1). Notre société de producteurs-consommateurs s’ancre tout entière dans ces réflexes psychiques conditionnés dès l’enfance : nous produisons pour gagner notre droit au loisir et à la libre consommation. Il manque à  ce schéma un détail, sans doute insignifiant : Il n’y a plus de place pour la vraie vie. Où trouverions-nous seulement le temps et l’énergie pour vivre pleinement et accomplir notre vocation d’hommes et de femmes libres ?

L’institution scolaire de notre temps vise essentiellement à transmettre à nos enfants un certain nombre de compétences intellectuelles et de valeurs morales et culturelles, jugées nécessaires à leur intégration dans le monde socio-professionnel. Pourtant, au rythme où évoluent nos sociétés, que savons-nous du monde de demain ? Et notre souhait est-il vraiment d’offrir à nos enfants les moyens d’une intégration réussie ? Un enfant ne naît pas pour s’intégrer dans le monde des adultes, mais pour le renouveler de l’intérieur. C’est pourquoi notre mission de parents et d’éducateurs n’est pas de formater nos enfants pour correspondre aux exigences du monde que nous connaissons, mais de leur transmettre un trésor de ressources dans lesquels ils sauront puiser librement pour accomplir leur œuvre propre : construire avec eux le socle de leur liberté. Les pédagogies dites « alternatives », largement pratiquées dans le cadre de l’IEF, représentent à ce titre une ressource précieuse, qui doit rester entre nos mains. La liberté éducative pleine et entière est un droit et une nécessité : il nous appartient de la défendre et de l’assumer pleinement.

Face au paradoxe du durcissement libéral-libertaire de notre société, il importe plus que jamais de retrouver le sens de nos libertés véritables, d’être prêts à les défendre face aux menaces institutionnelles. Femmes, il nous appartient d’incarner au cœur de nos vies cette liberté à laquelle nous tenons, pour nous, pour l’avenir de nos enfants et de notre monde.

Isabelle, membre du Bureau des Antigones

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