[Conférence] Les théories du Care : origines, intérêt, limites

Notre programme de formation, consacré cette année au thème de la transmission, prévoit une séance d’auto-formation un jeudi par mois. Ces séances sont assurées par les membres des Antigones, et consistent en une courte conférence, suivie de débats, ou en une critique d’ouvrage. L’année s’est ainsi ouverte par une réflexion d’Isabelle sur la crise de la transmission.

Jeudi 13 mars, Anne a présenté dans le cadre de notre réflexion du mois sur la transmission dans la société, les théories du Care. Ces théories, d’abord éthique féminine différencialiste, s’intéressent notamment à l’éducation (C. Gilligan et M. Nussbaum), au lien mère-enfant (N. Noddings), ou encore à l’organisation politique et au soin apporté à l’environnement (J. Tronto).

Pour télécharger le texte de la conférence : LesAntigones_ThéoriesduCare

Un nouveau courant de pensée hérité des Etats-Unis se diffuse progressivement en France, par l’intermédiaire notamment du  secteur des services à la personne. Michèle Delaunay, alors ministre déléguée aux personnes âgées et à l’autonomie, Martine Aubry, alors Premier Secrétaire du Parti Socialiste, en ont parlé. Ce courant de pensée, qui nous vient tout droit des Etats Unis, est connu sous le nom de « Care ».

      

Le « Care », du mot à la théorie

« To care » est un verbe d’usage courant dans la langue anglaise, qui désigne « l’action de protéger quelque chose ou quelqu’un et de répondre à ses besoins » (Cambridge Dictionnary). « To take care of » signifie « s’occuperde » et « to care for » « porter attention à », « répondre aux besoins de » mais également « se soucier de », « se sentir concerné par ». Le terme est utilisé dans plusieurs expressions anglaises d’usage courant qui corroborent ces différents sens : « I don’t care » signifie « je m’en fiche », « je ne m’en soucie pas ». « Take care » signifie « prends soin de toi ». Le terme anglais de « Care » désigne donc à la fois une attitudeet des activités qui impliquent un rapport d’aide d’une personne à une autre.

Le mot est généralement traduit en français par « soin » ou « sollicitude ». « Prendre soin de » n’implique pas pour autant que le pourvoyeur du soin se soucie de l’objet de ses soins. De la même façon, « avoir de la sollicitude pour » ne désigne au contraire qu’une attitude vis-à-vis d’un autre, et non sa prise en charge. « Soigner » comporte une connotation médicale plus forte que le terme anglais de « care ». La polysémie du mot care n’est donc pas traduisible en français. Avant de chercher à traduire le terme, il s’agit déjà de comprendre la complexité de la pensée qu’il sous-tend. C’est pourquoi nous avons choisi de maintenir l’anglais dans cet exposé.

La première à reprendre ce terme, et à en faire un concept philosophique à part entière, c’est Carol Gilligan, féministe américaine connue pour ses ouvrages d’éthique.

Le différencialisme des premières théories du Care

        

Carol Gilligan, la première éthique du Care

Dans les années 1950 – 1960 le psychologue américain Laurence Kohlberg, avait conçu une échelle du développement moral de l’enfant. Selon lui, l’enfant évolue de la situation de dépendance égocentrique vers le sens de l’autonomie et de l’universalité. Au terme de son développement, il comprend qu’il existe une loi universelle par rapport à laquelle tous les êtres sont égaux. Elève dans la classe de Kohlberg à l’université, Carol Gilligan ne se reconnait pas dans cette vision de la morale. Elle engage donc une étude pour vérifier cette théorie sur un groupe d’enfants. Elle constate que les garçons se développent à peu près selon son schéma, mais pas les petites filles, pour qui la morale se définit en termes de relation aux autres.

Elle écrit un ouvrage pour exposer et expliquer ses résultats, In a Different Voice : Psychological Theory and Women’s Development. Au contraire d’autres féministes, Gilligan y affirme qu’il y a des différences psychologiques et morales entre hommes et femmes. Les premiers pensent en termes de lois et de justice et les secondes en termes de relations humaines et de « caring ». Selon Gilligan, les femmes ne privilégient pas l’autoréalisation, leur propre autonomie, leur propre carrière, leur propre destin. Elles sont d’emblée engagées dans une relation à autrui, dans laquelle elles se sentent responsables de l’autre, sentiment qui prend le pas chez elles sur tout intérêt égocentré. Dès l’enfance, selon Carol Gilligan, se préoccuper de l’autre avant de se préoccuper de soi-même représenterait pour la fille le summum de la relation entre personnes.

Dans l’histoire de son développement en tant que courant de pensée aux Etats-Unis, le Care est donc d’abord une éthique, une éthique féministe différencialiste. La définition du Care que propose Carol Gilligan est une définition sexuée, qui présuppose une différence de nature entre hommes et femmes. Confrontés à un dilemme moral, les hommes ont naturellement recours à des principes de Justice, tandis que les femmes ont recours aux principes du Care : cette éthique féminine serait fondée non pas sur des lois universelles et un objectif d’auto-réalisation, mais sur l’importance de la relation à l’autre.


Nel Noddings, une invitation à repenser nos systèmes éducatifs

Si le Care de Gilligan est d’abord une éthique, dont l’auteur n’a pas cherché à tirer d’emblée des conclusions politiques – au sens large d’affaires de la cité, la remise en question des normes de développement moral établies peuvent y conduire : si la société est régie par une éthique masculine faussement universelle, et que les femmes développent une éthique différente de celle des hommes, voire meilleure, alors l’organisation sociale patriarcale doit être révolutionnée pour faire place à l’éthique féminine qu’il a réduite au silence. Les théories du Care successives développent progressivement ce type de conclusions.

C’est d’abord dans le domaine de l’éducation que se manifestent les implications des conclusions tirées par Gilligan : l’idée même d’un développement intellectuel et moral sexué et différencié implique nécessairement la prise en compte de ces différences dans les méthodes éducatives.

C’est ce que propose une seconde théoricienne du Care, Nel Noddings, qui publie un an après Gilligan un ouvrage intitulé : Caring : A Feminine Approach to Ethics and Moral Education (1984). Nel Noddings fonde toute l’éthique du Care sur le paradigme de la relation mère-enfant : l’amour que porte la mère à son enfant, aussi bien que les soins dont elle l’entoure, serait l’archétype de la relation de Care. Pour être bonne, la société doit prendre pour modèle cette relation de dévouement et de soin de la mère et de l’enfant. Ce modèle est non seulement féministe différencialiste, mais également maternaliste. Selon la théorie qu’elle développe, les femmes sont sensibles à la dépendance de l’autre vis-à-vis d’elles, non parce qu’elles seraient elles-mêmes plus dépendantes que les hommes, mais parce qu’elles ont biologiquement la capacité d’être mère – qu’elles la réalisent effectivement ou non. C’est à partir de ce postulat qu’elle propose dans son ouvrage un nouveau modèle d’éducation.

Les dangers d’une position trop essentialiste

Exagération de la relation mère-enfant au détriment de l’homme

Le risque de la version de Nel Noddings, qui ancre dans la maternité la propension de la femme au prendre-soin, est d’enfermerla femme dans la relation mère-enfant, et d’en exclure l’homme. Selon une certaine conception de la théorie de l’attachement, l’enfant ne s’attacherait qu’à une seule personne, la mère ; le père est totalement exclu de ce lien fusionnel entre la mère et son enfant. On peut écouter à ce sujet la conférence de Nicole Guedeney, disponible ici. Le Care ainsi entendu présente le risque évident de retomber dans les travers d’une vision conflictuelle des différences entre les sexes.

Ce féminisme différencialiste dérive ainsi rapidement en guerre des sexes, sur fond d’une hiérarchisation abusive des valeurs représentées par l’homme et la femme : la société est patriarcale, donc masculiniste ; or elle va mal – ce ne peut être que parce qu’elle oublie les valeurs féminines ; or ces valeurs sont meilleures que celles des hommes ; il faut donc révolutionner la société pour que l’éthique féminine supplante l’éthique masculine – ce n’est qu’alors que la société pourra enfin s’édifier sur l’amour et le respect des personnes.

Idéalisation non réaliste du Care

En lien avec ces dérives, on trouve une certaine idéalisation du Care qui pose d’emblée la spécificité féminine comme une valeur positive et épanouissante. Cette idéalisation aboutit à un véritable déni de réalité : non, toutes les femmes ne s’épanouissent pas dans la maternité ; non, les métiers du prendre-soin ne sont pas toujours une merveilleuse manifestation de sollicitude et d’altruisme. La réalité des métiers du Care ne reflète pas nécessairement une superbe vocation morale : les gens font leur travail, tout simplement, de bonne ou de mauvaise grâce.

De même, si la proportion considérable de femmes travaillant dans les métiers du Care peut conduire à penser qu’une spécificité féminine s’y exprime, cette propension ne doit pas être transformée en loi générale – nombre de femmes ne sont aucunement portées vers ces professions. Il s’agit éventuellement d’une sensibilité préférentielle, qui n’est pas une prédestination en soi. Ces spécificités ne doivent pas être idéalisées : faire attention à la personne qui se trouve en face de moi, n’est pas forcément synonyme d’une sollicitude bienveillante. On gagnerait donc à accepter de ne pas savoir, à parler de « propension à » plutôt que de chercher à établir des règles générales.

Le point de vue des Antigones : L’intérêt de la reconnaissance des spécificités sexuées

Les premières théories du Care sont toutefois assez intéressantes dans la mesure où elles théorisent de façon relativement pertinente une différence entre hommes et femmes reconnue comme telle. En invitant à prendre en compte dans les structures sociales les spécificités féminines, elles peuvent inspirer des réformes concrètes fructueuses pour l’ensemble de la société, à divers titres. Plusieurs auteurs peuvent nous permettre d’éviter les dangers que nous avons évoqués pour travailler à une prise en compte des différences sexuées avec un regard apaisé.

Etablir un lienentre le corps de la femme et ses spécificités psychiques et sociales est une piste intéressante. Pour Nel Noddings, la relation au monde de la femme est structurée par la maternité, que celle-ci soit une expérience réelle, ou une simple possibilité inscrite dans le corps féminin. Il serait abusif de considérer cette continuité corps-psychisme-relations sociales comme un déterminisme : on ne peut pas déterminer de lois exactes, et c’est tant mieux – la raison raisonnante doit ici avouer son insuffisance. Il n’en reste pas moins que le corps et l’esprit sont étroitement liés – l’un ne peut pas être indifférent à l’autre. On peut trouver de quoi nourrir une réflexion construite à ce sujet chez Edith Stein. Les théories du Care peuvent ici fonctionner comme un puissant antidote au mépris du corps, donc de la maternité, hérité de Simone de Beauvoir, et un contrepoison aux différentes idéologies qui prétendent (re/dé)construire les identités sexuées de chacun sans égard à une corporéité jugée insignifiante.

         

Penser la différence dans l’unité

Cette pensée de la différence, dans ce qu’elle a de plus pertinent, peut être ramenée aux positions d’EdithStein, qui a théorisé la spécificité féminine comme tendance à la complétude, et attention à tout ce qui est vivant et personnel – à la différence des hommes dont la rationalité serait plus sectorisée, et davantage portée sur les objets (qu’ils soient concrets ou abstraits). Sa pensée propose une vision très apaisée des spécificités sexuées, sur fond de complémentarité de l’homme et de la femme.

Juive convertie au catholicisme, Edith Stein développe à travers ses écrits une vision de la femme basée sur l’idée d’une sensibilité et d’une vocation différente des hommes et des femmes. Elle explique qu’hommes et femmes participent tous deux de l’humanité, mais ont une manière différente de réaliser leur humanité, une spécificité sexuée, qui peut devenir une valeur spécifique positive. La féminité n’existe pourtant pas en soi : elle est insaisissable en dehors de l’individu.

En effet, pour Edith Stein, aucune femme n’est seulement femme et encore moins seulement épouse et mère. Chacune a ses dispositions particulières, ses propres talents qui la portent à telle ou telle activité professionnelle, artistique, scientifique ou technique. Elle affirme ainsi  qu’il existe des professions auxquelles les femmes sont plus naturellement prédisposées que les hommes, sans pour autant chercher à enfermer femmes et hommes dans telle ou telle profession sur la base d’une prétendue prédestination biologique. Sa pensée laisse place à l’expression des individualités, mais qui ne peut se comprendre et se vivre pleinement que dans l’interaction avec autrui.  Cette compréhension de la femme mobilise la notion d’empathie, développée dans plusieurs de ses ouvrages : l’empathie, ou, pour utiliser précisément son vocabulaire, l’intropathie,  désigne chez elle le don d’intuition intérieure qui permet de comprendre ce que vit l’autre.

Edith Stein n’idéalise pas les spécificités féminines : elle parle bien de différences spécifiques, d’une façon d’être-au-monde qui caractérise la femme en particulier, mais cette spécificité féminine n’est pas d’emblée valeur spécifique. Tout un travail sur soi est nécessaire pour que les tendances sexuées de la femme comme de l’homme s’épanouissent de façon équilibrée, et puissent devenir de véritables valeurs pour le bien de la société.

     

     

Le second Care et la remise en question de l’individualisme

Dans un premier temps, le Care est donc le nom d’une éthique féminine définie par opposition à une éthique de la Justice considérée comme masculine, et considérée comme meilleure que l’éthique masculine universaliste. Cette vision du Care a été critiquée, par d’autres féministes notamment, comme étant trop différencialiste. Les théoriciennes suivantes vont donc chercher à dé-sexualiser le Care pour pouvoir l’universaliser. De cette histoire, le terme Care garde toutefois  en héritage une forte dimension éthique sous-jacente.

       

Dès le premier Care, une invitation à repenser nos modèles de société.

On peut pourtant déjà tirer de cette première pensée du Care des conclusions politiques radicales – au sens premier de retour aux racines de la réflexion. La théorie du développement moral de Kohlberg que critique Gilligan correspond au modèle classique de la démocratie libérale, qui cherche à défendre pour chaque individu droits et libertés – dans l’esprit de la Déclaration des droits de l’homme de 1789, dont l’article 1 stipule que « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ». Dans cette conception de la société, la liberté réside dans l’auto-développement du sujet, sa capacité à faire des choix et à agir en fonction de ces choix. Cette liberté, pour permettre l’existence d’une société humaine, appelle un principe limitatif, l’égalité: je suis libre de faire ce qui est en mon pouvoir tant que ma liberté n’entrave pas celle des autres.

Remettre en question la prééminence de ce modèle de développement de l’humain, amène donc à remettre en question nos modèles de société eux-mêmes. Si la vision du développement humain sur laquelle repose le modèle de la démocratie libérale est erroné, ou du moins non valable pour une partie de l’humanité, comment ce modèle peut-il convenir à l’intégralité des personnes qui composent la société ? Historiquement, le modèle politique qui est proposé dans les démocraties libérales, directement issu des diverses théories du contrat social, s’oppose à une vision organique de la société. Ne serait-il donc pas intéressant de questionner à nouveau ces représentations sociales à la lumière d’une vision de l’homme non plus isolé et autonome mais en relation avec autrui, une vision des êtres humains comme étant fondamentalement interdépendants ?

     

Le contexte : l’Amérique libérale des années 1980

La seconde vague de philosophes qui s’approprient le Care ne pousse pas aussi loin ses réflexions.  Prenant leurs distances vis-à-vis de cette vision différencialiste du Care, elles avancent vers une universalisation du concept qui n’a plus nécessairement partie liée avec le féminin, mais les mène à poser un regard critique sur les modèles de nos sociétés occidentales contemporaines, sans pour autant y proposer de correctif pertinent. Chez ces auteurs, le Care devient une notion politique, simplement élaborée en réaction aux travers des démocraties libérales.

Cette seconde génération concentre ses critiques sur le libéralisme de Rawls, célèbre pour sa Théorie de la justice, élaborée sur un modèle contractualiste. Rawls est le théoricien de la démocratie libérale le plus en vue dans l’Amérique des théoriciennes du Care. Fidèle à la philosophie des Lumières, Rawls estime qu’une société juste est celle qui accorde à ses membres la liberté la plus grande possible, à la seule condition qu’elle ne se réalise pas au détriment de la liberté des autres, donc que chacun ait une liberté égale – la liberté est régulée par la limite que représente l’égalité.

Rawls explique que, pour déterminer des structures « justes » pour une société, il faut que les membres de cette société s’imaginent dans une situation originelle abstraite dans laquelle personne ne connaîtrait ses capacités naturelles ou sa place dans la société future – sans quoi le risque serait que chacun essaye d’établir des règles qui le favorisent au détriment des autres. Pour Rawls et les théoriciens libéraux, l’homme est fondamentalement libre et autonome.

     

Joan Tronto : le Care contre le libéralisme

C’est à cette conception de l’être humain, compris comme libre et autonome d’une façon très abstraite, que s’oppose la seconde génération de théoriciennes du Care. Joan Trontoest la première philosophe à avoir tenté une politisation du concept de Care, avec Un monde vulnérable, Pour une politique du Care. Pour elle, le Care n’est pas seulement une attitude morale, mais « une activité caractéristique de l’espèce humaine qui inclut tout ce que nous faisons en vue de maintenir, de continuer ou de réparer notre « monde » de telle sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde inclut nos corps, nos individualités, (selves) et notre environnement, que nous cherchons à tisser ensemble dans un maillage complexe qui soutient la vie ».

Pour Tronto, le Care n’est pas absent de nos sociétés, il est même une de ses bases essentielles. Pour qu’une société existe et fonctionne, il faut nécessairement des personnes dédiées au soin, qu’il s’agisse du soin des enfants, des personnes âgées, ou tout simplement du ménage ou encore de tâches de secrétariat. Les difficultés que rencontrent nos sociétés contemporaines s’expliqueraient donc par la dévalorisation des métiers et fonctions associées au concept de Care. Ces activités seraient dévalorisées dans nos sociétés au profit d’un mythe d’ultra-autonomie. Elles sont rendues invisibles (femmes de ménage qui ne nettoient les bureaux qu’après le départ des employés le soir), et les personnes qui les pratiquent sont souvent marginalisées (femmes, immigrés). Tronto appelle à un changement en profondeur de cette mentalité, qui passerait par la reconnaissance par chacun de sa propre dépendance au Care.

En effet, pour Tronto, le postulat libéral selon lequel l’homme est fondamentalement libre et autonome est erroné. Elle pense au contraire que l’homme est fondamentalement vulnérable. L’être humain serait un être foncièrement dépendant du début à la fin de sa vie, matériellement, psychologiquement affectivement, etc. Refuser cette évidence en faveur d’une conception de l’être humain comme étant par nature autonome reviendrait à une dévalorisation fondamentale du Care : nos sociétés cachent les pourvoyeurs de Care, les rendent invisibles pour pouvoir continuer de croire au mythe d’un individu strictement autonome.

Nous serions dans une société profondément déséquilibrée, qui divise l’humanité en deux grands groupes. Certains privilégiés bénéficient de soins gratuits ou peu chers qui leur permettent de développer leur autonomie, tandis que la seconde partie de la population, constituée de populations marginales quasiment serviles (femmes, minorités…), celle qui offre ces soins, est déconsidérée et rendue invisible socialement. Cette nouvelle lecture de l’homme comme fondamentalement vulnérable l’amène ainsi à lire la société selon une logique marxiste, avec cependant un léger décalage : la société que décrit Tronto n’est pas structurée par l’opposition entre prolétaires et capitalistes, mais entre care-receivers privilégiés et care-givers exploités et invisibles.

     

Révolutionner la société

La révolution anthropologique qui consiste à dire que l’homme est fondamentalement vulnérable, et non pas fondamentalement libre et autonome, amène l’auteur à demander une révolution dans l’organisation de la société.

Dépasser la première éthique du Care

Pour que cette révolution sociale soit possible, la seconde génération des théoriciennes du Care a dû commencer par dépasser la différenciation irréconciliable entre hommes et femmes qu’impliquait la pensée de Carol Gilligan. Le postulat de base des théories de Carol Gilligan consistait en effet à poser deux éthiques différentes, celle de l’homme, caractérisée par l’universalité et la rationalité, et celle de la femme, caractérisée par le souci des personnes et l’empathie. Poussée jusque dans ces dernières conséquences, ce postulat revient à considérer l’homme et la femme non seulement comme différents, mais comme autres : sans reconnaissance d’une nature commune permettant de fonder une morale universelle, on se retrouve avec deux éthiques étrangères l’une à l’autre. L’universalité est radicalement détruite, puisqu’elle est considérée comme un particularisme masculin.

L’expérience dément évidemment ce type d’intellectualisation abstraite : à titre d’exemple, le psychologue américain Carl Rogers a superbement écrit sur la relation d’aide, sur l’empathie et le respect de la personne – voilà qui met un coin dans la théorie qui considère l’empathie comme exclusivement féminine. S’il est effectivement intéressant d’essayer de dépasser cette impasse posée par la première éthique du Care pour pouvoir penser une organisation sociale qui permette d’intégrer chaque individu, les tentatives d’universalisation du Care ne sont pas sans danger. En effet, pour ce faire, la deuxième génération de théoriciennes du Care, nourrie par un féminisme de l’indifférenciation, a pris le parti de nier les spécificités de chaque sexe.

 

Une universalisation du Care qui continue de structurer la société par l’opposition

Ainsi, pour Joan Tronto, ce n’est pas en vertu de tendances naturelles que les femmes exercent majoritairement les métiers du Care, mais parce que la société est patriarcale. C’est donc la norme sociale, et non une « nature féminine », qui conditionne les femmes et en fait des care-givers exploitées par la part masculine et riche de la société. Un changement en profondeur des pratiques sociales demanderait de cesser d’associer la notion de Care à une morale féminine comme le fait Gilligan.

Pour comprendre les fractures de nos sociétés, Tronto substitue à la différence sexuée du premier Care des différences de classes sociales, de race et de genre. Si l’auteur s’oppose aussi fermement aux conclusions de Gilligan sur la différenciation entre morale masculine et morale féminine, c’est en effet qu’elle appartient aux courants féministes qui, à l’extrême inverse du combat des sexes, soutiennent l’idée d’une indifférenciation entre hommes et femmes : pour elle, les différences entre les sexes ne sont que pure construction sociale. C’est bien ce même postulat qui est à l’origine des réflexions des théoriciens du genre. Pour expliquer le nombre plus important de femmes dans les métiers du Care, Joan Tronto a donc recours non plus à un argument de nature, mais au concept socio-culturel de genre.

Cette conception du Care, si elle dépasse effectivement la destruction de l’universel des premiers auteurs, ne fait pourtant que remplacer une opposition irréconciliable entre hommes et femmes par une opposition non moins dévastatrice entre oppresseurs et opprimés. Lorsque les pourvoyeurs de Care opprimés auront repris le pouvoir des mains de leurs oppresseurs, que deviendront ces derniers ? Et d’ailleurs, que deviendront les pourvoyeurs de Care eux-mêmes lorsqu’ils seront privés de l’objet qui les définit en tant que pourvoyeurs de Care ?

      

Le danger totalitariste des développements du Care

Nous arrivons là au danger le plus flagrant de certaines théories du Care, celle de Joan Tronto en particulier, d’une approche politique mondialiste : il y a un réseau mondial de travailleurs du Care, le monde entier est pris dans des réseaux de Care. Quoi que fasse l’homme riche, où qu’il aille, il le doit toujours à un travailleur du Care plus ou moins obscur et exploité. On retrouve dans de nombreuses prises de parole sur le Care cette vision d’une « internationale du Care » : l’homme riche blanc qui se rêve autonome ne peut vivre ainsi que parce qu’il a une femme de ménage et une secrétaire, qui elles ne peuvent travailler que parce qu’elles ont une nourrice pour leurs enfants. Cette nourrice elle-même ne vient garder les enfants des autres que parce qu’une femme moins riche et souvent immigrée garde les siens, et elle-même est venue faire ce travail en Occident seulement pour pouvoir prendre soin de sa famille restée à l’étranger.

Si l’auteur critique ce système et invite à repenser la société, elle ne propose toutefois aucune direction concrète pour mettre en œuvre cette réforme. C’est au lecteur de l’inventer. Or si l’on considère ces problématiques, une refonte de la société n’est pensable qu’à un niveau global : si cette structuration de l’humanité entre oppresseur et opprimé existe internationalement, elle doit être résolue internationalement. Suivre jusqu’au bout la logique de Tronto invite donc à repenser nos sociétés sous l’égide d’un gouvernement global, avec le risque totalitaire qu’une telle conception présente.

Cette nouvelle mouture de la dialectique marxiste oppresseur/opprimé a eu beaucoup d’influence dans la diffusion en France des théories du Care, interprété d’une façon très mondialiste, en relation étroite avec les problématiques d’immigration. Le Care version française est ainsi extrêmement politisé, mondialiste et genré.

Martha Nussbaum : articuler sans les opposer vulnérabilité et autonomie

Dans sa propre critique du libéralisme de Rawls, intitulée Frontiers of Justice, Martha Nussbaumproposeune vision plus équilibrée du rapport entre libéralisme et Care, entre autonomie et vulnérabilité. Partant elle aussi d’un paradigme relationnel, elle cherche à repenser le Care en sortant de la stérilité des oppositions strictes que pose Tronto. Elle explique ainsi que l’être humain n’est ni fondamentalement autonome, ni fondamentalement vulnérable : il est à la fois l’un et l’autre. L’autonomie ne serait pas une réalité naturelle, une qualité fondamentale de l’être humain, mais un objectif, un idéal de l’existence humaine, qui ne peut être compris et mis en œuvre sans tenir compte de la vulnérabilité inhérente à la condition humaine. La position de Martha Nussbaum permet ainsi d’intégrer les valeurs du Care à une société démocratique et libérale : l’être humain est à la fois libre et vulnérable.

De la même manière, l’émotion et la rationalité sont pour elle deux formes de rapport au monde qui méritent d’être prises en compte sans hiérarchisation de l’une à l’autre. C’est là la clef de l’intérêt des réflexions de cet auteur sur l’éducation. La capacité d’empathie que propose le Care devrait être développée chez chaque individu pour permettre aux hommes comme aux femmes de répondre aux problématiques d’un monde moderne mondialisé, qui implique la prise en compte de cadres moraux et culturels différents. C’est à l’éducation qu’il revient d’ouvrir l’enfant à l’universel et vers l’autonomie.

Le point de vue des Antigones : mettre l’autre, les autres, au centre de la société plutôt que le soi

Une politique du « prendre-soin »

Le changement de paradigme que propose Tronto dans la manière d’envisager les relations socio-politiques est pourtant extrêmement intéressant et novateur. Alors que tout un pan de notre tradition philosophique considère ces relations humaines à travers le prisme tantôt des théories du contrat social, qui postulent l’individu libre et souverain, tantôt des théories dialectiques fondées sur les relations de faible au fort, avec le Care il semble que l’on revienne à une conception de la politique plus proche de la politique au sens d’Aristote, pour lequel prendre soin, c’est déjà être politique. Le soin apporté aux plus faibles est un élément clé des théories du Care qui peut être repris et développé en un sens très positif.

La position plus équilibrée de Martha Nussbaum est à ce titre un chemin qu’il nous semble intéressant de poursuivre. Penser la vulnérabilité de l’être humain au même titre que sa liberté, penser son intégration dans la société en respectant autant la nécessité de ses interactions avec autrui que son besoin d’autonomie, sont autant de pistes de réflexion pour permettre de proposer des correctifs concrets aux travers de nos sociétés contemporaines. Au regard de la complexité de l’homme comme de la société, il semble en effet plus intéressant que ceux qui souhaitent repenser le Care tentent d’articuler ces notions plutôt que de les opposer.

      

Universaliser l’importance de l’autre

Ce travail de réappropriation demande de revenir aux sources du Care, d’étudier tous ces auteurs qui donnent la primauté à la relation à autrui comme fondement de la construction de l’être humain, et l’idée que le sujet n’existe que par rapport à autrui. Les théoriciennes du Care ont très bien analysé les limites des théories du contrat social, fondées sur le primat des individus libres et égaux : ces théories ne sont souvent qu’un exercice intellectuel un peu faux, abstrait, décontextualisé, parce que l’individu autonome et souverain, dans les faits, n’existe pas. Chez les théoriciennes du Care au contraire, on ne part plus du sujet pensant autonome : le sujet existe forcément et nécessairement en lien avec autrui.

Aux origines de cette éthique relationnelle, on peut évoquer la philosophie d’Emmanuel Levinas, selon laquelle ce n’est pas le sujet qui constitue l’autre – le rapport de soi à soi serait antérieur au rapport à autrui, donc l’identité précède l’altérité, mais l’autre qui constitue le sujet : c’est parce qu’il y a des autres que je me découvre comme sujet, en étant confronté à l’autre. Chez Levinas, le sujet n’est plus le sujet cartésien souverain, se donnant sa loi à lui-même dans l’autonomie, volontaire, maître de ses actions : le sujet est défini par sa réceptivité, il dépend de l’autre. L’élément le plus authentique, fort, constitutif de la relation, c’est alors le souci de l’autre. Le souci de l’autre est une forme de devoir moral antérieur à toute autonomie politique ou morale.

La réception et la diffusion du Care en France

      

Alors que la notion était connue des seuls milieux universitaires, Martine Aubry a créé la polémique en avril 2012 : employant la première cette notion en politique, elle s’est attirée les critiques non seulement de la droite, mais encore des spécialistes du Care en France, qui ont critiqué l’instrumentalisation politique restrictive d’une notion censée être universelle. La diffusion auprès du grand public pose problème également, et reste largement à faire : on associe encore à tort Care et maladie ou dépendance. Pour y voir clair dans ce débat, il faut regarder les canaux par lesquels les théories du Care sont importées en France, et la coloration que prennent ces dernières.

Censure et militantisme idéologique

La philosophe Sandra Laugier, la psychologue Pascale Molinier, et la sociologue Patricia Paperman, co-auteurs de Qu’est-ce que le Care ? ont été parmi les premières à diffuser ces théories en France, diffusion qui ne se fait pas sans heurts. Même les spécialistes qui ont critiqué l’instrumentalisation politique des théories du Care, sont loin d’être neutres. Dès les premières lignes du Que Sais-je sur le Care écrit par Fabienne Brugère, des passages entiers révèlent que les théories du Care sont accueillies et diffusées en France sous un biais particulier : une conception anti-libérale militante, à tendance mondialiste, nourrie abondamment par les études de genre, avec des charges fréquentes contre le patriarcat blanc hétérosexuel. Ces théories appellent donc la vigilance en raison de l’instrumentalisation politique et idéologique dont elles peuvent faire l’objet.

Dans cette diffusion française du Care, on peut également souligner une censure systématique des auteurs différencialistes, Carol Gilligan mise à part – il serait tout de même difficile de parler de Care sans évoquer la première à avoir pensé la notion. Le traitement que le Que sais-je écrit par Fabienne Brugère réserve aux théories de Nel Noddings est symptomatique. Intitulé « Le care n’est pas un maternage », ce chapitre propose un florilège de citations qui en disent long sur les postulats intellectuels à partir desquels travaille l’auteur. Après avoir exposé la pensée de Nel Noddings très succinctement, elle conclut ainsi que son essentialisme « ne peut se faire sans une réaffirmation de la matrice hétérosexuelle ». Pour Fabienne Brugère, la pensée de Nel Noddings « apparaît comme une marche en arrière, eu égard aux déconstructions de la pensée straight qui nous avaient appris la nécessité de dépasser les catégories aliénantes « hommes/femmes ». […] Une telle approche fait perdre au care son caractère de lutte pour la libération des femmes en l’enfermant dans un essentialisme nouveau ».

Quoiqu’on puisse penser des théories de Nel Noddings, l’absence de traductions de sa pensée en France et la violence des critiques dont elle fait l’objet sont les indicateurs certains d’une absence de débat autour de la notion de Care en France.

      

L’instrumentalisation politique du Care

Le projet politique en soi assez flou des plus récentes théories du Care – révolutionner la société pour que tout le monde s’aime – devient beaucoup plus inquiétant lorsqu’il est instrumentalisé à des fins politiques précises. Si le concept de Care a influencé la société américaine d’une façon qui n’est pas forcément inintéressante, parce que ce concept y est diffusé largement et discuté ouvertement, en France sa diffusion est beaucoup plus restreinte, et le débat est à peu près nul – il se limite, pour schématiser, à un colloque annuel de Paris-Descartes et aux think-tanks du PS, qui essaye de se l’approprier.

On peut trouver par exemple, sur le site internet du Parti socialiste, un article où l’on s’interroge sur la possible transcription politique de l’éthique du Care, qui s’insère dans tout un dossier comprenant des articles sur l’irruption du Care dans le débat public, ou encore le Care et l’universalisme. On peut consulter également l’ouvrage publié par Martine Aubry, Pour changer de civilisation où elle donne la parole notamment à Fabienne Brugère.

Si le Care venait à être instrumentalisé et étatisé de la même façon que l’ont été les gender studies, nous pourrions aboutir à des conséquences assez désastreuses en termes d’influence sur les esprits – vers l’Etat Big Mother ? Dans l’article cité ci-dessus, Fabienne Brugère, consciente que les théories du Care ne sont pas politiquement applicables telles quelles, propose d’en faire une sorte de matrice conceptuelle : « Le care n’est en effet pas LE programme politique. On pourrait plutôt le voir comme une forme de sur-moi politique, une boîte à outils conceptuelle. Les pistes politiques ouvertes par le care sont multiples et s’incarnent par exemple dans le projet de société du bien-être repris par Martine Aubry. » Christian Paul va dans le même sens : « Personnellement, j’ai plutôt le sentiment que c’est une idée qui peut mettre en mouvement une philosophie sociale, une manière de repenser les institutions… Le care est en surplomb d’un programme politique : une idée qui nourrit un projet de société. » 

Le danger de l’instrumentalisation politique est renforcé par la coloration très morale de ces théories : les débats autour du genre ont déjà défini un camp du Bien (les anti-discriminations et pro-amour) face au camp du Mal des réactionnaires de tout poil – l’opération serait plus facile encore avec les théories du Care, qui sont explicitement fondées sur une éthique altruiste supposée bienveillante.

La confusion du discours

Il n’y a en réalité pas la moindre cohérence dans les propositions politiques des auteurs, qui oscillent entre féminisme de l’indifférenciation et référence au patriarcat hétérosexuel, etc. Les champs d’application envisagés sont eux-mêmes extrêmement disparates – c’est le grand fourre-tout de la nouvelle bien-pensance. Fabienne Brugère encore : « le care n’est pas un sujet minoritaire. La question des soins en France, des services à la personne, de l’égalité homme-femme ou de l’éducation ne sont en aucun cas des questions minoritaires. » La confusion règne, créée par la surimpression entre les différentes théories du Care, amalgame que l’on retrouve dans la plupart des livres et articles qui traitent du sujet, avec comme point commun ce fonds moral et éthique qui se veut altruiste.  La conférence donnée par Joan Tronto au mois de novembre dernier, disponible ici, donne une idée de la confusion intellectuelle qui règne autour de la pensée du Care.

On retrouve dans les théories du Care l’opposition entre féministes différencialistes et indifférencialistes qui traverse toute l’histoire du féminisme, et s’interpénètrent souvent sans aucune rigueur dans les écrits et les cerveaux, alimentant la confusion des esprits. Dans tout cet embrouillamini, on rencontre ainsi beaucoup de problématiques communes avec les théories du genre, surtout chez Tronto qui en reprend le vocabulaire – on mesure par-là la distance qui sépare Tronto des premières théoriciennes comme Gilligan ou Noddings. En France, ce sont souvent les théoriciens du genre qui ont introduit les théories du Care dans les colloques universitaires : l’un des colloques les plus importants, à l’université Descartes, a été organisé par la section Etudes de genre.

Les théories du Care en France font ainsi un superbe cheval de Troie pour le « Gender ». On retrouve ainsi dans le  Que-sais-je ? de Fabienne Brugère nombre d’attaques dirigées, en gros, contre le patriarcat blanc hétérosexuel. Lorsqu’elle évoque l’étude menée par Gilligan sur le développement moral des enfants, elle explique ainsi que « si la réussite individuelle captive l’imagination masculine et si les femmes déploient une forte activité dans l’attachement et dans le soin ou l’éducation des jeunes enfants, c’est parce que ces comportements correspondent à des stéréotypes devenus des identités sexuées ».

Les limites et dangers repérés nous engagent donc à garder un œil grand ouvert sur le Care, compte tenu du biais sous lequel ces théories sont diffusées en France. Ces théories présentent pourtant des ressources essentielles pour renouveler le débat aujourd’hui.

La conclusion des Antigones : une théorie qui mérite d’être connue, approfondie et réappropriée en France

Le Care est un courant de pensée complexe et divers, dans lequel il est possible de puiser de nombreuses pistes de réflexion pour repenser nos sociétés en vue du bien de chacun. Les prémisses intellectuelles sur lesquelles se fondent les premières pensées du Care, comme leurs sources dans l’histoire de la pensée, représentent un paradigme nouveau qui pourrait être source de richesse et de renouvellement pour nos sociétés.

Une conception apaisée du Care, replaçant la relation à l’Autre au centre de la réflexion sur l’Homme, pourrait permettre de repenser la place de l’Homme dans la société en revalorisant les liens sociaux fondés sur les rapports humains. Elle permettrait aussi de repenser l’éducation des enfants, en vue de développer aussi bien leur aptitude à appréhender les lois universelles de la Justice, que leur capacité d’empathie et d’interaction avec autrui, dans le respect des forces et des faiblesses de leur nature sexuée.

Penser une sensibilité morale différente sans être antagoniste entre hommes et femmes peut susciter une pensée de l’Homme qui laisse sa place aux spécificités  de chaque sexe, considérées comme une richesse et non plus comme source de conflit. La prise en compte de ces différences dans l’éducation peut être extrêmement fructueuse pour la construction de la personnalité des individus. Ces différences auraient une véritable portée sociale : l’interaction entre les valeurs masculines et féminines serait une source de richesse et d’équilibre pour la société. La pensée de Martha Nussbaum peut être intéressante à ce titre : elle considère le Care non comme le summum de l’éthique, destiné à supplanter la version universaliste et rationnelle de la justice, mais comme un correctif qui permet l’édification d’une société équilibrée, respectueuse des personnes et non pas seulement des abstractions construites par la raison.

Une appropriation pertinente des théories du Care permettrait de faire jouer des ressorts extrêmement puissants dans la société : dans un horizon politique et idéologique saturé par ladite « théorie du genre », la pensée du Care ouvre un champ du possible, elle est une brèche qui pourrait permettre de rompre l’idéologie dominante. Cette brèche a déjà été ouverte, notamment par Martine Aubry, qui a porté un coup à l’idéologie que promeut Najat Vallaud-Belkhacem. Exploiter les contradictions féministes est un moyen efficace pour faire sauter les verrous idéologiques.

Mais est-il seulement possible de s’approprier une notion qui n’est pas même traduisible en français ? Traduire le Care en français signifierait le transposer dans une autre culture, en faire autre chose que le Care. C’est une démarche envisageable : si le terme et son concept sont intraduisibles, tant mieux – il n’y aura pas traduction, mais transposition, en infléchissant les concepts pour leur donner un sens plus précis, voire en y introduisant de nouveaux contenus. Il ne s’agit pas de reprendre telle quelle une théorie dont les points faibles sont évidents, mais de retravailler le Care en profondeur, qu’on décide de reprendre ou non le mot de Care.

Dans cette perspective d’une refonte du Care, la démarche la plus fructueuse à la lumière de nos réflexions ne consiste pas nécessairement à s’attaquer directement aux projets de société proposés par les différents auteurs, mais d’abord rectifier à la base les erreurs intellectuelles qui faussent l’ensemble et revenir aux prémisses intellectuelles acceptables qui les fondent – importance fondamentale de l’Autre dans la construction de soi et reconnaissance des spécificités de chaque sexe, pour ensuite à partir de bases saines pouvoir proposer un projet de société constructif.

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