Marie de France, poétesse de l’amour courtois

Poétesse normande, inspiratrice de l’amour courtois

Marie de France, qui ne nous est connue que par ses écrits (1160-1201), est la première femme française à avoir écrit des poèmes en langue vernaculaire. Outre ses fables inspirées d’Ésope, la poétesse Marie adapte en français, ou plus précisément en dialecte anglo-normand, d’anciennes légendes bretonnes et parfois arthuriennes, dans ses Lais versifiés (1160-1175).

L’amour, le plus souvent hors mariage – car le mariage d’amour fait figure d’exception pour l’aristocratie de son époque, est le sujet principal du recueil.

Conteuse de talent, Marie de France ajoute une tonalité courtoise et poétique à la magie de la matière de Bretagne. Elle y puise des idéaux qu’elle réactualise : elle valorise la femme, dont les récits celtes décrivent abondamment les pouvoirs magiques, et sacralise l’amour.

Elle exprime sa pensée par le symbolisme, dont le plus bel exemple en est sans doute l’emblème végétal dans le « lai du Chèvrefeuille » : pour communiquer avec sa bien aimée Yseult, Tristan doit graver des inscriptions en alphabet ogamique (écriture celte à laquelle on prêtait des vertus magiques) sur une branche de noisetier autour de laquelle est enroulé un chèvrefeuille. Le chèvrefeuille en fleurs qui s’enroule autour de la branche gravée, symbolisant le masculin et le féminin, permet de signifier l’inséparabilité des deux amants.

J’ai bien envie de vous raconter la véritable histoire
du lai qu’on appelle Le chèvrefeuille
et de vous dire comment il fut composé et quelle fut son origine.

On m’a souvent relaté l’histoire de Tristan et de la reine,
et je l’ai aussi trouvée dans un livre,
l’histoire de leur amour si parfait,
qui leur valut tant de souffrances puis les fit mourir le même jour.

Le roi Marc, furieux contre son neveu Tristan,
l’avait chassé de sa cour
à cause de son amour pour la reine.

Tristan a regagné son pays natal,
le sud du pays de Galles,
pour y demeurer une année entière sans pouvoir revenir.

Il s’est pourtant ensuite exposé sans hésiter
au tourment et à la mort.
N’en soyez pas surpris:
l’amant loyal est triste et affligé
loin de l’objet de son désir.

Tristan, désespéré, a donc quitté son pays
pour aller tout droit en Cornouaille, là où vit la reine.

Il se réfugie, seul, dans la forêt,
pour ne pas être vu.
Il en sort le soir pour chercher un abri
et se fait héberger pour la nuit
chez des paysans, de pauvres gens.

Il leur demande des nouvelles du roi
et ils répondent que les barons, dit-on,
sont convoqués à Tintagel.

Ils y seront tous pour le Pentecôte
car le roi veut y célébrer une fête:
il y aura de grandes réjouissances
et la reine accompagnera le roi.

Cette nouvelle remplit Tristan de joie:
elle ne pourra pas se rendre à Tintagel
sans qu’il la voie passer!

Le jour du départ du roi,
il revient dans la forêt,
sur le chemin que le cortège
doit emprunter, il le sait.

Il coupe par le milieu une baguette de noisetier
qu’il taille pour l’équarrir.
Sur le bâton ainsi préparé,
il grave son nom avec son couteau.

La reine est très attentive à ce genre de signal:
si elle aperçoit le bâton,
elle y reconnaître bien aussitôt un message de son ami.
Elle l’a déjà reconnu, un jour, de cette manière.

Ce que disait le message écrit par Tristan,
c’était qu’il attendait depuis longtemps dans la forêt
à épier et à guetter le moyen de la voir
car il ne pouvait pas vivre sans elle.

Ils étaient tous deux
comme le chèvrefeuille
qui s’enroule autour du noisetier:
quand il s’y est enlacé
et qu’il entoure la tige,
ils peuvent ainsi continuer à vivre longtemps.

Mais si l’on veut ensuite les séparer,
le noisetier a tôt fait de mourir,
tout comme le chèvrefeuille.
Belle amie, ainsi en va-t-il de nous :
ni vous sans moi, ni moi sans vous!

La reine s’avance à cheval,
regardant devant elle.
Elle aperçoit le bâton
et en reconnaît toutes les lettres.

Elle donne l’ordre de s’arrêter
aux chevaliers de son escorte,
qui font route avec elle:
elle veut descendre de cheval et se reposer.

On lui obéit
et elle s’éloigne de sa suite,
appelant près d’elle
Brangien, sa loyale suivante.

S’écartant un peu du chemin,
elle découvre dans la forêt
l’être qu’elle aime le plus au monde.
Ils ont enfin la joie de se retrouver!

Il peut lui parler à son aise
et elle, lui dire tout ce qu’elle veut.
Puis elle lui explique
comment se réconcilier avec le roi:
elle a bien souffert
de le voir ainsi congédié,
mais c’est qu’on l’avait accusé auprès du roi.

Puis il lui faut partir,
laisser son ami:
au moment de se séparer,
ils se mettent à pleurer.

Tristan regagne le pays de Galles
en attendant d’être rappelé par son oncle.

Pour la joie qu’il avait eue
de retouver son amie,
et pour préserver le souvenir du message
qu’il avait écrit et des paroles échangées,

Tristan, qui était bon joueur de harpe,
composa, à la demande de la reine,
un nouveau lai.
D’un seul mot je vous le nommerai:
les Anglais l’appellent Goatleaf
et les Français Chèvrefeuille.

Vous venez d’entendre la véritable histoire
du lai que je vous ai raconté.

Catherine, Antigones à Avranches

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