Polanski, héros ou victime ?

Une tribune d’Anne Trewby et Iseul Turan parue sur le site internet de Valeurs Actuelles le 25 novembre 2019, à retrouver ici.

Polanski fait la une des média depuis la sortie de son nouveau film J’accuse. Le cinéaste étant suspecté de viols, le public s’interroge : faut-il séparer l’homme et l’œuvre, faut-il soutenir ou condamner Polanski ?

En 1977, Polanski avait été accusé de viol par une jeune fille de 13 ans. Reconnu coupable par la justice américaine pour des faits qu’il a lui-même reconnus, il fut condamné à une peine de 90 jours de prison, dont il n’effectua que les 42 premiers. L’année suivante, lorsque le juge responsable de l’affaire annonça la réouverture du dossier, Polanski s’enfuit en France. Nous comptons plus de dix autres accusations, et aucun procès. La dernière en date fait suite à la sortie de son dernier film : Valentine Monnier accuse l’artiste de l’avoir violée en 1975. Les faits sont donc prescrits.

Du pain béni pour les groupes féministes qui en appellent au boycott ; et en profitent pour faire la publicité des concepts idéologues qu’elles défendent, du « féminicide » à la « culture du viol » en passant par « l’oppression patriarcale ». Si nous ne pouvons par principe défendre l’idée d’une censure de la liberté d’expression, le boycott ne paraît pas être une option si choquante. Il ne s’agit que du maigre contrepoids économique que peut faire peser la société civile sur les puissants qui usent de leur position pour échapper à la justice,  comme ce fut le cas du cinéaste en 1978. La sanction sociale est un mécanisme qui a sa légitimité propre, et ce d’autant plus lorsque les peines prononcées par la Justice ne semblent guère proportionnées aux crimes. 42 jours de prison pour un viol sur mineur apparaîtraient comme une peine choquante – à raison – si le coupable n’était qu’un chômeur ou un clandestin ; pourquoi un cinéaste aurait-il droit à un traitement de faveur ?

Et justement, en réaction à cet appel au boycott, d’autres personnalités publiques en appellent quant à elles à « dissocier l’homme de l’œuvre », s’abritant derrière au choix la présomption d’innocence, les délais de prescription des crimes commis ou encore la liberté d’expression des artistes. Ces argumentaires appellent quelques réflexions.

La question n’est en réalité pas celle de la liberté d’expression. Il n’est pas possible de comparer l’affaire Polanski et le ridicule appel du New York Times à censurer l’exposition Gauguin sur la base de la vie intime de l’artiste. Gauguin est mort. Libre à chacun d’apprécier ou non ses œuvres. Polanski, lui, est bien vivant et jouit de ses privilèges d’artistes à succès. A ce titre, il peut potentiellement faire de nouvelles victimes d’une part, et exerce d’autre part, par ses œuvres comme par son comportement, une influence non négligeable sur notre société.

La société civile se choisi à chaque époque des héros – et des hérauts – pour la représenter et l’inspirer. Artistes, personnalités politiques, hommes et femmes de lettre… Appeler à dissocier l’homme de l’œuvre, c’est accepter que la société se choisisse comme modèle des personnalités aussi contestables qu’un Polanski, un Jack Lang, ou encore un Yves Saint Laurent. Accepter, ou même justifier le boycott du cinéaste auquel appellent les féministes n’est pas pour autant souscrire à leur compagne anti-féminicide, ni participer à une censure des artistes. Nous ne voulons pas nous non plus d’une société dont les artistes emblématiques pourraient se résumer au couple Nabila – Polanski.

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