Entretien d’Iseul Turan pour Jol Presse

Jol Presse a interviewé Iseul Turan suite à la création d’Antigones :

 

Avec une quinzaine d’autres jeunes femmes, Iseul Turan a tenté de se rendre samedi 25 mai au Lavoir moderne parisien, QG des Femen, pour « ouvrir le dialogue ». Cette étudiante en droit de 21 ans s’est infiltrée chez les sextrémistes pendant près de deux mois afin de mieux comprendre ce mouvement. Jointe par téléphone, Iseul Turan raconte à JOL Press son immersion au sein des Femen, qu’elle n’hésite désormais plus à comparer à une agence de communication.

« Mettre le doigt là où ça fait mal »

Iseul Turan – nom d’emprunt – préfère prévenir d’entrée. Elle n’est pas la porte-parole des Antigones. Depuis leur rassemblement devant le QG des Femen, samedi 25 mai, cette étudiante en droit doit pourtant répondre à des dizaines de demandes d’interviews. Car beaucoup se posent la même question… Qui sont ces énigmatiques jeunes femmes drapées de robes blanches qui empruntent leur nom à l’héroïne de la tragédie grecque de Sophocle ?

Il y a près de trois mois, Iseul Turan, 21 ans, a décidé de mener une enquête sur les Femen, un groupe contestataire féministe d’origine ukrainiene, pour « mettre le doigt là où ça fait mal ». Pendant sept semaines, la jeune femme s’est infiltrée chez les activistes féministes, a assisté aux entraînements sportifs et aux « débats » dans le but de comprendre leur démarche. Elle revient sur son expérience.

JOL Press : Quel est l’objectif des Antigones ?
Iseul Turand : L’objectif de ce rassemblement était d’obtenir un face à face pacifique avec les Femen, et de les mettre face à des femmes, pour une fois. On voulait leur parler de sujets qu’elles n’abordent jamais, comme la condition de la femme en France. Lorsque nous nous sommes retrouvées devant ce mur de CRS, nous avons été extrêmement déçues. Nous avons donc décidé de leur adresser un message vidéo.

Les Femen sont sur une pente qui ne me semble ni correcte, ni rattrapable. Nous voulons qu’elles changent. Je tiens à rappeler que nous ne sommes pas un énième mouvement. Le mouvement des Antigones n’est pas un mouvement sectaire qui agit violemment, mais un rassemblement qui manifeste sa colère contre certaines pratiques.

JOL Press : Que reprochez-vous aux Femen ?
Iseul Turan : Leur façon de protester est tout à fait dégradante et leur manière de manifester leur colère complètement liberticide. Elles mènent des actions seins nus pour tout et n’importe quoi. Elles sont dans l’action et non dans la réflexion. Nous condamnons la façon très violente dont elles s’attaquent à ceux qu’elles considèrent comme leurs ennemis. Au lieu de faire entrer les femmes dans le débat public, elles ferment le dialogue. On ne fonde pas une société sur la colère et la haine. Au contraire, quand il y a un problème il faut trouver une solution, et cela passe par la discussion et non par l’utilisation du corps.

JOL Press : C’est cette utilisation du corps que vous dénoncez ?
Iseul Turan : Oui, les Femen utilisent leurs corps pour tout exprimer. Les Femen sclérosent le débat, elles sclérosent les situations en les rendant extrêmement violentes. Face aux Femen, on ne peut répondre que par la violence. Quand on veut discuter avec elles, on se retrouve devant un mur. C’est d’ailleurs ce qu’il s’est passé samedi dernier, lorsque nous avons voulu nous rendre dans leur quartier général. Nous nous sommes retrouvées devant un mur de CRS.

JOL Press : Racontez-nous votre infiltration dans les rangs des Femen.
Iseul Turan : Je suis restée sept semaines dans les rangs des Femen. Pour entrer, il faut correspondre « visuellement » à ce qu’elles souhaitent. Il n’y a pas de passage officiel d’entrée, de « casting ». C’est une méthode de sélection naturelle : cela marche à l’affect et à l’égo. Il n’y a pas de réflexion, pas de théorie : il faut apprécier les filles et qu’elles vous apprécient : c’est ça la clé. Pendant les entraînements, on court et on crie des slogans, on fait des activités sportives et on apprend se mettre en situation. Inna Shevchenko, la grande chef, nous fait part de son expérience : elle a élaboré des théories pour obtenir des belles images. Pendant mon immersion, j’ai beaucoup entendu dire que la police était un outil pour entretenir leur image.

JOL Press : Avez-vous eu peur d’être démasquée ?
Iseul Turan : On a toujours peur d’être démasquée. J’ai eu quelques moments de stress. Mais je n’étais pas particulièrement inquiète… Je suis mademoiselle tout le monde.

JOL Press : Qu’est-ce qui vous a le plus choqué pendant votre immersion au sein des Femen ?
Iseul Turan : Le manque de formation, l’absence de dialogue et de débat. Elles avaient l’habitude de faire des sortes de mini-débats à la fin des entraînements, mais lorsque je suis arrivée, cela faisait 6 mois qu’il n’y en avait pas eu. J’ai essayé d’en faire un, mais c’est tombé à l’eau car les militantes ne pensent pas toutes la même chose…Comme elles veulent être toutes dans Femen, il n’y a pas de débats possible, et il n’y a pas de ligne directrice réelle. C’est quelque chose qui m’a vraiment dérangé. Je pense que pour pouvoir dialoguer et faire changer les choses il est primordial d’avoir des débats et discussions au sein de l’organisation pour espérer faire changer les choses.

Comme une agence de communication, qui utilise des belles images et choisit de tous petits slogans qui poussent à la consommation, les Femen n’ont qu’une préoccupation : obtenir de belles photos, et des slogans chocs pour être relayés dans les médias. Il n’y a que les images qui comptent.

JOL Press : Il y a quelques semaines, le mouvement « Muslimah Pride » a dénoncé le « féminisme colonialiste » des Femen. Qu’en pensez-vous ?
Iseul Turan : Je suis tout à fait d’accord ! Je dirais même qu’il s’agit d’ un féminisme impérialiste. Il y a chez elles une volonté de donner une image de la femme : il faut coller à l’image de la femme occidentale. Toute personne qui a un comportement différent ou a une autre forme de pudeur, est une personne incomprise, ou considérée comme une personne qui se trompe, quelqu’un d’idiot et de soumis.

JOL Press : Comment intègre-t-on Les Antigones ?
Iseul Turan : Toutes les filles qui le souhaitent peuvent rejoindre les Antigones, du moment qu’elles adhèrent à notre ligne. On ne demande pas de CV à l’entrée ! Pour l’instant Les Antigones sont encore en projet. L’objectif est de transformer le rassemblement de départ en quelque chose de positif dans le débat publique, dans l’information. C’est une chance inespérée qui nous est offerte pour faire entendre notre voix. Nous devons désormais ouvrir le débat qu’on souhaitait et qu’on a pas sur plein de sujets. Ce qu’on reprochait aux Femen, c’était de ne pas être dans le débat et de ne pas poser les bonnes questions, on ne va pas reproduire cette erreur.

JOL Press : Vous attendiez-vous à une telle médiatisation ?
Iseul Turan : Non, pas du tout ! On ne s’attendait pas à ce que le projet Femen ait un tel retentissement. Nous avons reçu des milliers de messages, plus de 80 000 vues sur la vidéo. Cela a été une grande surprise et une joie d’une certaine manière. Mais il y a aussi eu de la déception: nous recevons des messages désagréables, et le renvoi médiatique est parfois difficile. On sent l’agressivité de certains journalistes.

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