[Texte intégral] La féminité, carburant du turbo-capitalisme

L’utilisation de la femme et de son image dans le capitalisme de seconde génération a fait l’objet de l’intervention d’Iseul Turan, jeudi dernier, à la permanence des Antigones Paris.

 

Suite à cette conférence, nous avons décidé d’une action symbolique, dans les Halles, pour interpeller les Parisiennes et les Parisiens sur ce problème. Après avoir diffusé un extrait audio du film Fight Club (voir la vidéo ci-dessous), nous avons prononcé un message que nous développons dans cet article.

 

 

Le sujet comporte une double dimension : il s’agit tant de l’utilisation de la femme comme outil de vente que de son exploitation comme acheteuse et consommatrice, double instrumentalisation qui fait de la féminité le carburant d’un « turbo-capitalisme » de seconde génération. Esquisse en trois étapes : [1] après une première vague de capitalisme de type paternaliste, la seconde vague, celle du « capitalisme de séduction », selon l’expression de Clouscard1, a réussi [2] à intégrer la femme dans une logique qui lui était auparavant étrangère, [3] faisant de la féminité le modèle et le pilier du nouveau capitalisme, à travers l’image de la « jeune fille » théorisée par la Tiqqun.

Capitalismes de première et seconde génération

Les théoriciens distinguent deux générations de capitalisme assez nettement différenciées, que l’on peut caractériser très grossièrement de la façon suivante :

  • alors que le capitalisme de première génération, de type paternaliste, était entièrement tourné vers la production, marqué par les « vertus bourgeoises », l’épargne, le goût du travail, des salaires plutôt bas et une certaine sobriété d’ensemble,
  • le capitalisme de deuxième génération est quant à lui tourné vers la consommation, et mobilise un panel de notions plus « féminines » telle que l’influence, la séduction, la notion de cycle utilisée à un rythme accéléré par les faiseurs de modes, ainsi que les caractéristiques propres à la jeunesse, portée à la transgression, voire à la subversion.

Cette seconde vague a été baptisée par Michel Clouscard « capitalisme de séduction », assimilé paradoxalement à une forme de « social-démocratie libertaire ». Alors que le terme de capitalisme évoque une logique de propriété, d’amassement de capital, de possession, le terme de séduction qui vient le qualifier renvoie à une forme d’attrait sexualisé qui s’exerce dans cette logique de possession. L’association de ces deux termes aboutit à une forme de « démocratie libérale-libertaire2 », aboutissement d’un capitalisme « de séduction », fondé sur la propriété via la séduction : il tend, selon une logique qui semble presque immanente, vers sa forme d’expression ultime qui est libertaire et démocratique – anéantissement de toutes frontières au nom des passions et du désir de posséder. La consommation, dans tous les sens du terme, devient l’ultime liberté, et même l’ultime droit de l’homme.

Pour en arriver là, au point de promouvoir une consommation basée sur l’obsolescence programmée des objets de consommation comme l’unique style de vie, il a fallu un bouleversement d’ensemble des codes de société, un abattage généralisé des frontières et des structures. Dans ce processus la femme a été un outil essentiel et précieux.

femme outil du capitalisme Antigones

 

La révolution symbolique et l’intégration de la femme

 

Selon les analyses de Clouscard, le capitalisme a cherché à se faire très rapidement sa propre symbolique, sa culture, sa médication, son éducation, bref, un ensemble d’éléments propres à constituer un système social cohérent, et analysable comme tel par la sociologie. Sur le plan du symbole et des valeurs, plusieurs renversements s’opèrent de façon manifeste, autour de quelques valeurs-clés.

Le renversement éducatif

La donnée fondamentale consiste dans un prodigieux renversement éducatif. L’enfant, consommateur par définition, était traditionnellement éduqué de telle sorte que l’être de besoin et d’appétits irraisonnés qu’est le nourrisson, fondamentalement égocentrique, devienne homme libre et citoyen responsable. Le « pourrissement de la société bourgeoise » voit au contraire émerger un nouveau modèle (anti)éducatif où l’enfant est peu à peu initié aux mécanismes de la consommation (jeux de plus en plus sophistiqués, apprentissage de plus en plus précoce de l’électronique, façon ludique et anodine de s’approprier le travail de production d’autrui, objectifié et manipulé comme un jeu), laissé libre de suivre ses « penchants naturels », encouragé par le jeu social à laisser libre cours à ses appétits de consommateur. L’enfant devient dans le nouvel imaginaire du capitalisme de séduction l’être le moins consommateur, symbole de pureté et de simplicité.

Ce premier renversement symbolique justifie a contrario l’attitude consommatrice de l’adulte dont les besoins et les désirs sont démultipliés – l’enfant est l’être pur qui se contente de peu, tandis que l’adulte devient celui qui consomme le plus. Symbole d’innocence, l’enfant est tout désigné pour devenir outil de promotion publicitaire, favorisant l’expression des passions primaires.

L’apprentissage ludique de la consommation

La consommation ludique de la production, initiée dès l’enfance, s’accentue à l’adolescence. Les années 80 de Clouscard connaissaient le flipper, jeu strictement mécanique, bruyant et excitant pour les sens, où la partie gagnée vous donnait le droit de rejouer « gratuitement » – mécanisme du jeu et de la répétition, ludique et anodin, qui structure l’inconscient capitaliste. Les exemples actuels pourraient être multipliés et ne feraient que confirmer davantage encore l’intuition de l’auteur. Investissez, risquez, jouez en bourse…vous avez gagné ? rejouez… perdu une partie ? try again… jusqu’à ce qu’arrive le game over de la ruine ou de la mort.

Une culture de la répétition

La répétition (du mécanisme ludique, de la logique sociale du capitalisme) trouve une expression paroxystique dans la « musique » de la société capitaliste – et la gestuelle des pantins désarticulés qui s’agitent à son rythme. Primaire, répétitive, facteur de conformisme et de nivellement, la musique idéale (et réelle) de la société capitaliste dresse le corps à la répétition machinale, sans évasion possible, sans fugue ni mélodie, aux rythmes syncopés de la vie sociale, à la logique abrutissante de l’homo libertarius servilis.

Vers un conformisme de la transgression

Le tout complété par une culture adolescente de la transgression, dans le refus des codes de la société des adultes : si le boy scout était à l’honneur dans la société victorienne, ici encore façon d’éduquer l’enfant aux vertus civiques et au service, l’adolescence devient désormais l’âge initiatique des dérapages contrôlés, celui où toutes les transgressions, toutes les contestations sont permises, pourvu qu’on s’en tienne à un juste milieu de bon ton. La bande de jeunes, adolescente, contestataire et transgressive, consommatrice et pulsionnelle, peut ainsi devenir la cible privilégiée de l’américanisation consumériste de la société, par plan Marshall interposé. De nouveaux codes s’imposent, de la musique au vêtement en passant par la guitare et la moto (aujourd’hui, l’I-phone et tutti quanti). Dans le port universel du jean, les codes vestimentaires qui marquaient visuellement la distinction sociale deviennent facteurs de nivellement et d’uniformité, par la consommation de la mode.

L’étape ultime : vers une sexualité consumériste

Dans le prolongement de ces différentes dimensions, l’étape ultime de ce processus de bouleversements avant affirmation définitive du système se situe dans la sexualité – c’est dans cette étape qu’intervient le rôle de la femme.

La sexualité est ce qui appartient à l’intime, elle est donc censée être d’autant plus difficile à atteindre de manière générale et absolue qu’elle est plus personnelle. De même, la femme n’étant pas lors de l’émergence du capitalisme possédante au même titre que son mari, il était d’autant plus difficile de la faire rentrer dans cette logique de capital, propriété et possession qui lui est étrangère. La question de la sexualité va permettre de faire de la femme la première consommation et la première consommatrice, et de terminer le processus de capitalisme jusque dans les derniers retranchements de l’intime. La notion de « séduction » fonctionne comme le point de jonction entre la femme et le capitalisme, rendant celui-ci tout puissant jusque dans nos lits.

L’exemple le plus frappant est celui de la pilule, traité par Clouscard sous un angle inhabituel qui ne manque pas de pertinence. Si l’auteur loue le caractère révolutionnaire et libérateur, il dénonce en traits assassins l’usage qu’en fait l’idéologie bourgeoise du nouveau capitalisme : présentée comme conquête féministe, instrument d’une sexualité enfin libérée, elle sera répandue et consommée sans discernement au service d’un modèle de sexualité bourgeoise, sexualité libidinale, consommatrice, déresponsabilisée et deshumanisée. Clouscard dénonce ainsi deux aspects complémentaires d’une récupération idéologique : la non-application de la loi aux populations qui en ont le plus dramatiquement besoin, et son usage selon les nouveaux modèles de la consommation mondaine, par la nouvelle bourgeoisie. Laissons parler Clouscard :

Autrement dit : le privilège de classe – la nouvelle consommation libidinale, ludique, marginale – va s’habiliter, se justifier par la loi révolutionnaire. Ce privilège va se proposer comme un droit. Un droit à conquérir. Le nouveau combat révolutionnaire. Combat pour la liberté – du jeune et de la femme – contre les tabous et les interdits que l’homme adulte imposerait.

Extraordinaire habileté de l’idéologie : avoir identifié le sexe et la liberté, la consommation sexuelle et la libération des opprimés. Le sexe, en définitive, serait le chemin de la liberté. Ainsi le nouveau bourgeois se déculpabilise en promouvant sa sexualité en combat révolutionnaire. D’une pierre deux coups, contre la bourgeoisie traditionnelle et contre le prolétariat. Ainsi l’idéologie tient les deux bouts : la loi et la révolution, le statut légaliste et le statut subversif.

Nous demanderons à l’honnête homme si vraiment on peut croire – si vraiment il a pu croire :

  1. Que le modèle de cette sexualité « révolutionnaire » n’avait rien à voir avec le nouvel usage bourgeois de la libido ?
  2. Que l’expansion universelle de cette libido, ludicité, marginalité ferait éclater les structures « répressives » de la société ?

Ne faut-il pas convenir, au contraire :

  1. Que le modèle de cette sexualité pseudo-révolutionnaire n’a d’usage possible que dans le contexte d’une social-démocratie libertaire ?
  2. Qu’alors sa vocation véritable est de soumettre les âmes et les corps pour empêcher la révolution des travailleurs3 ?

Le caractère anodin, sans conséquence, irresponsable de l’acte étant garanti par l’usage de la pilule et autres contraceptifs, qui entretiennent un rapport adolescent au corps et au sexe, l’acte sexuel n’aura aucune difficulté à prendre sa place dans la série des actes de consommation qui s’imposent littéralement, par la pression sociale, à la jeune fille. La « première nuit » de la jeune fille, que la culture européenne avait toujours sacralisée et valorisée comme un moment signifiant et charnière de la vie de la fille/femme, entourée de tout un imaginaire, de toute une symbolique qui lui donnait un infini surplus de sens et de valeur, l’acte sexuel du consommateur capitaliste, réduit à un geste de consommation dans une série, perd toute valeur et toute signification propre ; il n’a plus que la signification de la série. « La psyché se paupérise, se banalise à l’extrême. Après avoir écarté l’imaginaire de l’attente, l’idéologie dévalorise l’acte sexuel en le réduisant à un acte d’usage, à la consommation (du plaisir). »

Pour Clouscard, les valeurs marchandes et masculines ont donc gagné : le sexe est dissocié de la génération. Tout s’achète jusque dans l’intimité. Il explique donc que la sexualité déresponsabilisée autorise ce que le « phallocratique » n’avait jamais osé imaginer jusque dans ses rêves les plus fous : une extraordinaire circulation des femmes, biens de consommation parmi d’autres, et gratuits qui plus est, dont le corps est à disposition pour la jouissance de l’homme sans aucune responsabilité de sa part – la femme gère ses ovaires, sa pilule, ses avortements en bonne femme soumise et fonctionnelle, et au mieux le gentleman lui proposera de l’accompagner à la clinique le jour de l’avortement… La mentalité contraceptive bourgeoise et mondaine de la société capitaliste devient ainsi le levier le plus puissant pour la « phallocratie » abhorrée du discours féministe – soit la pratique sociale la plus anti-féministe.

Consumériste et transgressive, la contraception capitaliste devient le lieu d’une farce tragique, celui de l’institutionnalisation de la transgression – souvent imposée par la mère (bien intentionnée) à sa fille, répandue avec la bénédiction des lois et de l’idéologie officielle, ce type de mentalité contraceptive participe d’une nouvelle configuration sociale et morale où la transgression « libératrice » (« libidinale, ludique, marginale ») jouit de tout le privilège, de tout le confort, de toute l’autorité normative de l’institution étatique… Véritable transgression organisée qui conditionne l’entrée entrée dans une société de consommation presque idéale.

antigones capitalisme de séduction

La jeune fille, nouveau citoyen modèle devient pilier du capitalisme de séduction

Il est frappant de constater ici la convergence des analyses de Clouscard avec d’autres théories comme celle de la Tiqqun baptisée « théorie de la jeune fille ». Dans une société telle que celle dont nous avons brossé le tableau à grands traits, quel modèle de consommation, quel emblème et quel symbole peut-on choisir ? Il nous faudra quelque chose d’attirant, de traditionnellement beau, qui puisse avoir à la fois tout l’attrait de l’objet de consommation, et tout l’appétit nécessaire à la consommation. La « jeune fille », jolie, légère, frivole, consommatrice, irresponsable, sexuellement attirante sans avoir l’âge d’être mère (consécration de la jouissance stérile de la consommation-répétition), sera le nouveau modèle de notre société. Ce nouveau modèle ne concerne pas seulement la part féminine de la société : il s’agit au contraire d’un modèle auquel chaque personne, chaque consommateur pourra/devra s’identifier – elle est la figure terminale du capitalisme de la séduction. C’est ici toute la question de l’utilisation de l’image féminine, outil et argument de vente, excitant visuel de la libido consumériste, qu’il faudrait mobiliser, image de femme à la minceur irréaliste (image de mannequins de 16 ou 18 ans, image de teenagers qui n’ont pas encore – pas toujours besoin d’être anorexiques pour être minces) et à la beauté presque enfantine.

Le projet libéral-libertaire décrit par Clouscard apparaît ainsi, dans ses pratiques comme dans sa symbolique, comme l’ennemi ultime de toute « vraie » féminité. Son idéal-type n’est pas la femme mûre, libre, capable d’asseoir sa stature en face et aux côtés de l’homme, n’est pas la femme mère et féconde ; son idéal-type est la jeune fille en fleurs prête à consommer – dans les deux sens – par l’image, la sexualité consumériste et irresponsable, l’industrie des produits de beauté, la tyrannie des modes et des canons. Selon la logique d’un certain féminisme, si bien intégré dans la logique du système, ce n’est pas la femme comme telle qui devient libre, mais la féminité est au contraire totalement, intégralement absorbée dans un projet idéologique, dans un mécanisme social qui lui était originairement étranger, monde homogène et clos de la consommation capitaliste, sans porte de sortie, sans alternative possible. Homogénéisation qui ressemble furieusement à une hégémonie du masculin à l’origine du modèle capitaliste – rupture de l’équilibre civilisationnel et écrasement de la femme dans la logique d’un système qu’elle n’a ni pensé, ni voulu comme tel, contrat social passé sans son accord.

1. Michel Clouscard, Le capitalisme de la séduction, éd. Delga, Paris 2009

2. Il convient d’expliquer la différence entre la doctrine libérale et la doctrine libertaire. Le libéralisme est une doctrine philosophique et économique du «laisser faire, laisser passer ». La doctrine libertaire refuse en bloc l’État et toute forme d’autorité plus largement que dans le libéralisme, elle est une forme proche de l’anarchisme basé sur le désir et l’abattement de frontières quel quelle soit : symbolique, territoriale, culturel, sociétal age sexe ect… cf : Jacques Déjacques

3. op. cit. p. 152 sq.

 ***

 Face à un tableau si oppressant, où nulle échappatoire ne semble possible,

le désespoir n’est pourtant pas de mise : il faut agir et construire.

Vous vous demandez certainement que faire face à un dysfonctionnement social si fondamental. Voter pour un parti plutôt qu’un autre apparaît stérile, et sans portée véritable lorsque ce sont les assises mêmes de la structure socio-économique de nos sociétés qui sont à refonder.

Changer nos pratiques de consommation, quotidiennement, obstinément, jour après jour, peut constituer la véritable révolution silencieuse et enrayer profondément les mécanismes de ce système : qu’adviendrait-il d’un « capitalisme de séduction » qui ne séduirait plus, parce qu’il aurait perdu toute prise sur l’individu et le citoyen ? Il ne s’agit évidemment pas de prétendre échapper à la consommation et ressusciter un vieil idéal autarcique, mais de s’acheminer peu à peu vers une consommation humanisée, responsable, tempérée, qui réponde aux besoins fondamentaux de l’humain à titre d’instrument, subordonné à l’accomplissement plénier de l’homme.

Nous pouvons tous et toutes être responsables dans nos achats. Préférer une marque plutôt qu’une autre tout simplement. S’informer des conditions de travail des salariés, de production et d’acheminement des marchandises, de leurs outils de publicité et de ce que ces entreprises véhiculent.

Nos initiatives peuvent améliorer le quotidien et permettre de réellement sortir du cercle infernal de consommation…. Chacune d’entre elle, de la plus grande à la plus petite est primordiale ! Des exemples ? Préférer acheter ses fruits et légumes dans une AMAP (Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne) plutôt qu’au supermarché, faire le choix de viande élevée dans le respect de l’animal et non dans une logique de profit total. Cuisiner des produits bruts plutôt que des plats déjà préparés. Acheter, lorsque c’est nécessaire,  des habits, des cosmétiques, des chaussures de qualité que vous n’aurez pas à changer deux mois plus tard. Apprendre à connaître son cycle pour ne pas consommer sans réfléxion une pilule en pleine période de stérilité naturelle.

Et plus encore qu’une volonté individuelle et isolée, c’est le renouveau au sein de la structure familiale, c’est le renouvellement radical des principes éducatifs en œuvre dans notre société qui peut constituer le levier le plus puissant pour la transformation durable des mentalités collectives : si le « pourrissement de la société bourgeoise » a trouvé son expression première dans l’inversion des principes éducatifs, c’est une transformation du même type qui peut seule conditionner le réveil individuel et collectif nécessaire à la refondation de la civilisation occidentale. Infiniment plus puissants qu’un bulletin de vote, l’éducation, la transmission portent l’avenir et les germes de la révolution la plus fondamentale. Ici encore, la mère porte l’avenir et les germes de toute renaissance.

12 Commentaires

Ajoutez les vôtres
  1. 1
    Caroline Lavau

    J’ai découvert il y a peu votre mouvement, et je reste impressionnée par le haut niveau de votre discours, l’extrême pertinence de vos analyses! Ce texte « la féminité carburant du turbo capitalisme » est d’une justesse inouïe. Voilà plus de 20 ans que je déplore en mon for intérieur la notion d’irresponsabilité totale en terme de comportement des hommes qui accompagne l’avènement de la pilule contraceptive, alors qu’il s’agit pourtant d’une invention majeure pour le bien des femmes! Et voilà votre texte qui dit si bien ces choses, parmi d’autres, et qui relie si bien tous les aspects de ce problème!
    Bravo! je ne manquerai pas de parler de vous, surtout continuez, vous êtes essentielles au débat!

  2. 2
    Philippe

    Au moins c’est pas comme les femen hystériques : quand vous faites un argumentaire c’est recherché, pertinent, complet … Peut-être un peu trop pertinent même, j’ai peur que ça ne soit pas recevable par beaucoup de personnes qui n’aiment pas entendre la vérité crue. Beau boulot en tout cas.

  3. 3
    Simon

    Je me permet juste de vous féliciter, pour moi vous prennez vraiment la bonne direction. L’analyse que vous effectuez est indispensable et est vraiment en phase avec ce que beaucoup de jeunes ou moins jeunes (on est jeunes de plus en plus tard aujourd’hui) vivent.

    Toutefois je me permet un commentaire un peu critique, pardonnez par avance si le ton vous semble trop professoral, j’ai juste essayé d’exposer mon raisonnement de la façon la plus claire possible:

    Contrairement à ce que vous dites ce n’est pas les « valeurs masculines » qui ont gagnés, cela habilite il me semble une lecture erronée de la relation homme-femme. J’ajoute que la pensée de Clouscard s’articule sur une lecture de classe que vous omettez, à tort. La chose est plus complexe quand on se situe à ce niveau d’analyse très conceptuelle.

    Je voudrais developper sur comment on doit comprendre les notions de « masculinité » (ou virilité) et de « féminité » autrement dit les genres. La réponse, ou l’explication de ces notions est fournie par l’anthropologie (une gageure en quelques lignes).
    Je pars du « début » puis je fini avec le capitalisme actuel, et je pense qu’au passage la théorie du genre est sapée à sa base:

    La féminité et la masculinité sont au résultat de la relation nécessaire homme-femme, dans la nature, par l’histoire. Et plus particulièrement l’histoire européenne dans notre contexte. En un mot: cette relation est d’ordre dialectique (engendrement réciproque des contraire) et non antagonique, ça c’est un certain féminisme bourgeois et « revanchard » qui l’affirme. Autrement dit ce n’est pas « contre » mais « l’un par l’autre » et inversement, donc dialectique. C’est par rapport à l’homme que l’on est féminin, c’est par rapport à la femme que l’on est viril.
    Je veux dire que la féminité n’est pas un « en soi », pas plus que la virilité. Elles sont toutes deux au résultat d’une histoire qui trouve son fondement dans les rapports entre le biologique (espèce), la nature (environnement), et les deux sexes (famille-première cellule sociale).
    La féminité et la virilité sont deux résultat d’un long processus naturel et historique. L’anthropologie et la préhistoire sont le complement nécessaire du serieux sur cette question, ce n’est pas secondaire.

    Je dis tout ça par rapport à votre façon d’opposer la masculinité et la féminité dans quelques passages de votre article, tout en les présentants comme complémentaires dans d’autres passages, ce qui me semble contradictoire.

    Permettez-moi de conclure:

    A partir du moment ou le capitalisme dans sa logique d’expansion infinie (la croissance a laquelle on doit tout sacrifier) rencontre des structures sociale qu’il ne peut récupérer dans l’état ou il les trouvent, ce qui veut dire les rendre marchandes pour générer de la valeur, il fini par les remodeler, ou il les dissous. Pour cela il a recours à des stratégies.
    Une société est un système vivant et intelligent, les stratégies ne sont pas nécessairement consciemment élaborées par des gens dans des bureaux (c’est le travail de l’ingénierie sociale que de développer consciemment des stratégies, mais c’est un autre sujet). Les stratégies élaborées peuvent s’effectuer à travers une grande quantité de médiations.
    Le capitalisme par définition produit tendanciellement une société d’individus indifférenciés et interchangeables (disparition des cultures et des enracinements, la théorie du genre, c’est la même logique). La féminité étant le pendant de la virilité (ou « masculinité »), toutes deux étant le double résultat de la relation rapidemment décrite plus haut, lorsque le capitalisme s’y attaque, la structure se met à vaciller et les hommes comme les femmes en sont affectés, différemment mais simultanements. Autrement dit, la féminité se dégrade en même temps que la virilité se dégrade, les deux sont un ensemble, c’est une unité dialectique.

    Si le masculin avait « gagné » comme vous dites, les hommes seraient très à l’aise dans cette postmodernité, or vous voyez bien qu’elle nous attaque tous, et que les théories les plus modernes visent à attaquer les deux sexes car ils sont indissociables, pour les raisons évoquées au début de mon commentaire. La différence apparente cache une profonde unité logique.

    Il faut lire « la production de l’individu » de Clouscard (très ardu), et le « traité de l’amour fou ».

    Bien à vous,
    Simon.

    ps: j’ai essayé d’en mettre le maximum, mais après relecture c’était bien une gageure… j’espère avoir été intelligible.

  4. 4
    poumier

    Article repris sur plumenclume.net, avec le commentaire suivant: le 01/06/2014 @ 08:52
    [Ci-dessous, une démonstration accablante de la stupidité féminine massive. A compléter par la critique du gender, qui d’une part veut faire des hommes des femmelettes, et de l’autre, renforcer la vanité féminine en termes de: « vous êtes les vraies porteuses de capacité virile, vous n’avez pas besoin des hommes, si ce n’est comme gadgets, « si je veux, quand je veux ». Le capitalisme sait acheter tout le monde en imposant l’icône de la jeune fille-femen folle, la jfff. Le monde traditionnel sacralisait la vierge, juste le contraire. Et c’était toujours une vierge féconde, une mère de peuples. A réhabiliter.]

  5. 6
    maya

    Je suis bien en accord avec l’intégralité de cet article.
    À vrai dire, votre analyse me conforte dans mon choix de conversion à l’islam.
    Au fond, être musulmane c’est un pied de nez radical à cette société qui prône l’instrumentalisation au forceps de la femme. C’en est aussi le meilleur moyen de s,en échapper.
    Nous refusons tous les canons de beauté imposés par des hommes, refusons les délires et déviances hystériques de la mode et des comportements impulsifs voire compulsifs dangereux qui y sont parfois reliés. La femme est modeste, humble, sobre, économe, n’a pas besoin de devenir une esclave au service du Grand Capital, par le travail salarié, travail souvent largement sous-qualifié et faiblement rémunéré si elle ne se fait pas encore harceler ou manipuler par des boss souvent masculins. L’islam a donné à la femme un rôle et un statut élevé, trois fois au-dessus du père. Elle est le pilier de la société car en charge de l’éducation des enfants (ne dit-on pas que le paradis se trouve sous les pieds des mamans), du bien-être de son mari ainsi que de ses parents (qui ne finiront pas abandonnés dans une maison de retraite sinistre). En somme, la dernière partie de votre texte fait indirectement l’apologie de la femme musulmane (ainsi que la femme chrétienne originelle cela va de soi) dans sa pleine réalisation. Contente de voire que nous sommes sur la même ligne.

  6. 7
    Téléchatte

    De grâce, cessez d’utiliser le mot « consumérisme » qui veut seulement dire « défense du consommateur » (de l’anglais « consumer »). Votre propos deviendra immédiatement plus lisible et correct. Pour info : http://fr.wikipedia.org/wiki/Consum%C3%A9risme

    D’autre part, pour étayer votre réflexion sur la femme objet sexualisée, et sur les solutions possibles de résistance, penchez-vous sur le problème de l’épilation pubienne intégrale (ou presque) chez la femme. Vous serez étonnées par la profondeur de la question et en quoi cette épilation devenue quasi-obligatoire et en tout cas quasi-systématique est le noeud du problème de ces 10 dernières années. Beaucoup d’informations sur ce site rigolo mais sérieux http://www.telechatte.fr/Editorial-de-bienvenue~1.html qui par ailleurs vous a consacré un édito : http://www.telechatte.fr/Les-Antigones-les-anti-Femen-~15.html

  7. 8
    Aymeric

    Bravo pour cette article. Il mérite vraiment que les gens le lisent. Enfin pas seulement le mérite. Il devrait être lu de toutes et tous. Vous ne faites que confirmer ma pensée déjà bien établi sur le sujet. Nous devons changer radicalement notre manière de concevoir notre consommation et votre point de vue apporte un pierre de plus à l’argumentaire que l’on pourrait tenir dans une discussion de tout les jours.

    Merci encore pour cet article.

  8. 11
    Justin Cé

    ***Le féminisme, carburant du turbo-capitalisme

    *** Capitalisme de séduction = Capitalisme de troisième génération… ou l’utilisation de la femme et de son image dans le capitalisme de troisième génération

    Le sujet comporte une double dimension : il s’agit tant de l’utilisation de la femme comme outil de vente que de son exploitation comme acheteuse et consommatrice, double instrumentalisation qui fait de la féminité le carburant d’un « turbo-capitalisme » de seconde génération. Esquisse en trois étapes :
    [1] après une première vague de capitalisme de type paternaliste, la seconde vague, celle du « capitalisme de séduction », selon l’expression de Clouscard1, a réussi
    [2] à intégrer la femme dans une logique qui lui était auparavant étrangère,
    [3] faisant de la féminité le modèle et le pilier du nouveau capitalisme, à travers l’image de la « jeune fille » théorisée.

    Capitalismes de première et seconde génération
    Les théoriciens distinguent deux générations de capitalisme assez nettement différenciées, que l’on peut caractériser très grossièrement de la façon suivante :
    {1} capitalisme de première génération, de type paternaliste, entièrement tourné vers la production, marqué par les « vertus bourgeoises », l’épargne, le goût du travail, des salaires plutôt bas et une certaine sobriété d’ensemble,
    {2} le capitalisme de deuxième génération est quant à lui tourné vers la consommation, et mobilise un panel de notions plus «féminines » telle que l’influence, la séduction, la notion de cycle utilisée à un rythme accéléré par les faiseurs de modes, ainsi que les caractéristiques propres à la jeunesse, portée à la transgression, voire à la subversion.
    Cette seconde vague a été baptisée « capitalisme de séduction », assimilé paradoxalement à une forme de « social-démocratie libertaire ». Alors que le terme de capitalisme évoque une logique de propriété, d’amassement de capital, de possession, le terme de séduction qui vient le qualifier renvoie à une forme d’attrait sexualisé qui s’exerce dans cette logique de possession. {3}L’association de ces deux termes aboutit à une forme de «démocratie libérale-libertaire2 », aboutissement d’un capitalisme «de séduction », fondé sur la propriété via la séduction : il tend, selon une logique qui semble presque immanente, vers sa forme d’expression ultime qui est libertaire et démocratique – anéantissement de toutes frontières au nom des passions et du désir de posséder. La consommation, dans tous les sens du terme, devient l’ultime liberté, et même l’ultime droit de l’homme!

    Pour en arriver là, au point de promouvoir une consommation basée sur l’obsolescence programmée des objets de consommation comme l’unique style de vie, il a fallu un bouleversement d’ensemble des codes de société, un abattage généralisé des frontières et des structures. Dans ce processus la femme a été un outil essentiel et précieux.
    –> la femme outil du capitalisme;
    –> la révolution symbolique par l’intégration de la femme
    Selon les analyses de Clouscard, le capitalisme a cherché à se faire très rapidement sa propre symbolique, sa culture, sa médication, son éducation, bref, un ensemble d’éléments propres à constituer un système social cohérent, et analysable comme tel par la sociologie. Sur le plan du symbole et des valeurs, plusieurs renversements s’opèrent de façon manifeste, autour de quelques valeurs-clés.
    –> le renversement éducatif
    La donnée fondamentale consiste dans un prodigieux renversement éducatif. L’enfant, consommateur par définition, était traditionnellement éduqué de telle sorte que l’être de besoin et d’appétits irraisonnés qu’est le nourrisson, fondamentalement égocentrique, devienne homme libre et citoyen responsable. Le « pourrissement de la société bourgeoise » voit au contraire émerger un nouveau modèle (anti)éducatif où l’enfant est peu à peu initié aux mécanismes de la consommation (jeux de plus en plus sophistiqués, apprentissage de plus en plus précoce de l’électronique, façon ludique et anodine de s’approprier le travail de production d’autrui, objectifié et manipulé comme un jeu), laissé libre de suivre ses « penchants naturels », encouragé par le jeu social à laisser libre cours à ses appétits de consommateur. L’enfant devient dans le nouvel imaginaire du capitalisme de séduction l’être le moins consommateur, symbole de pureté et de simplicité.

    Ce premier renversement symbolique justifie a contrario l’attitude consommatrice de l’adulte dont les besoins et les désirs sont démultipliés – l’enfant est l’être pur qui se contente de peu, tandis que l’adulte devient celui qui consomme le plus. Symbole d’innocence, l’enfant est tout désigné pour devenir outil de promotion publicitaire, favorisant l’expression des passions primaires.
    –> l’apprentissage ludique de la consommation
    La consommation ludique de la production, initiée dès l’enfance, s’accentue à l’adolescence. Les années 80 de Clouscard connaissaient le flipper, jeu strictement mécanique, bruyant et excitant pour les sens, où la partie gagnée vous donnait le droit de rejouer « gratuitement » – mécanisme du jeu et de la répétition, ludique et anodin, qui structure l’inconscient capitaliste. Les exemples actuels pourraient être multipliés et ne feraient que confirmer davantage encore l’intuition de l’auteur. Investissez, risquez, jouez en bourse…vous avez gagné ? rejouez… perdu une partie ? try again… jusqu’à ce qu’arrive le game over de la ruine ou de la mort.
    –> une culture de la répétition
    La répétition (du mécanisme ludique, de la logique sociale du capitalisme) trouve une expression paroxystique dans la « musique » de la société capitaliste – et la gestuelle des pantins désarticulés qui s’agitent à son rythme. Primaire, répétitive, facteur de conformisme et de nivellement, la musique idéale (et réelle) de la société capitaliste dresse le corps à la répétition machinale, sans évasion possible, sans fugue ni mélodie, aux rythmes syncopés de la vie sociale, à la logique abrutissante de l’homo libertarius servilis.
    –> vers un conformisme de la transgression
    Le tout complété par une culture adolescente de la transgression, dans le refus des codes de la société des adultes : si le boy scout était à l’honneur dans la société victorienne, ici encore façon d’éduquer l’enfant aux vertus civiques et au service, l’adolescence devient désormais l’âge initiatique des dérapages contrôlés, celui où toutes les transgressions, toutes les contestations sont permises, pourvu qu’on s’en tienne à un juste milieu de bon ton. La bande de jeunes, adolescente, contestataire et transgressive, consommatrice et pulsionnelle, peut ainsi devenir la cible privilégiée de l’américanisation consumériste de la société, par plan Marshall interposé. De nouveaux codes s’imposent, de la musique au vêtement en passant par la guitare et la moto (aujourd’hui, l’I-phone et tutti quanti). Dans le port universel du jean, les codes vestimentaires qui marquaient visuellement la distinction sociale deviennent facteurs de nivellement et d’uniformité, par la consommation de la mode.
    –> l’étape ultime : vers une sexualité consumériste
    Dans le prolongement de ces différentes dimensions, l’étape ultime de ce processus de bouleversements avant affirmation définitive du système se situe dans la sexualité – c’est dans cette étape qu’intervient le rôle de la femme.
    La sexualité est ce qui appartient à l’intime, elle est donc censée être d’autant plus difficile à atteindre de manière générale et absolue qu’elle est plus personnelle. De même, la femme n’étant pas lors de l’émergence du capitalisme possédante au même titre que son mari, il était d’autant plus difficile de la faire rentrer dans cette logique de capital, propriété et possession qui lui est étrangère. La question de la sexualité va permettre de faire de la femme la première consommation et la première consommatrice, et de terminer le processus de capitalisme jusque dans les derniers retranchements de l’intime. La notion de « séduction » fonctionne comme le point de jonction entre la femme et le capitalisme, rendant celui-ci tout puissant jusque dans nos lits.

    L’exemple le plus frappant est celui de la pilule, traité par Clouscard sous un angle inhabituel qui ne manque pas de pertinence. L’auteur dénonce en traits assassins l’usage qu’en fait l’idéologie bourgeoise du nouveau capitalisme : présentée comme conquête féministe, instrument d’une sexualité enfin libérée, elle sera répandue et consommée sans discernement au service d’un modèle de sexualité bourgeoise, sexualité libidinale, consommatrice, déresponsabilisée et deshumanisée. Clouscard dénonce ainsi deux aspects complémentaires d’une récupération idéologique :
    1.+++ la non-application de la loi aux populations qui en ont le plus dramatiquement besoin,
    2. son usage inconsidéré selon les nouveaux modèles de la consommation mondaine, par la nouvelle bourgeoisie.
    Laissons parler Clouscard :
    « Autrement dit : le privilège de classe – la nouvelle consommation libidinale, ludique, marginale – va s’habiliter, se justifier par la loi révolutionnaire. Ce privilège va se proposer comme un droit. Un droit à conquérir. Le nouveau combat révolutionnaire. Combat pour la liberté – du jeune et de la femme – contre les tabous et les interdits que l’homme adulte imposerait.
    Extraordinaire habileté de l’idéologie : avoir identifié le sexe et la liberté, la consommation sexuelle et la libération des opprimés. Le sexe, en définitive, serait le chemin de la liberté. Ainsi le nouveau bourgeois se déculpabilise en promouvant sa sexualité en combat révolutionnaire. D’une pierre deux coups, contre la bourgeoisie traditionnelle et contre le prolétariat. Ainsi l’idéologie tient les deux bouts : la loi et la révolution, le statut légaliste et le statut subversif. »

    Alors nous demanderons à l’honnête homme si vraiment on peut croire – si vraiment il a pu croire :
    Que le modèle de cette sexualité «révolutionnaire» n’avait rien à voir avec le nouvel usage bourgeois de la libido ?
    Que l’expansion universelle de cette libido, ludicité, marginalité ferait éclater les structures « répressives » de la société ?
    Ne faut-il pas convenir, au contraire :
    >>> Que le modèle de cette sexualité pseudo-révolutionnaire n’a d’usage possible que dans le contexte d’une social-démocratie libertaire ?<< la jeune fille, nouveau citoyen modèle devient pilier du capitalisme de séduction
    Il est frappant de constater ici la convergence des analyses de Clouscard avec d’autres théories comme celle de la Tiqqun baptisée « théorie de la jeune fille ». Dans une société telle que celle dont nous avons brossé le tableau à grands traits, quel modèle de consommation, quel emblème et quel symbole peut-on choisir ? Il nous faudra quelque chose d’attirant, de traditionnellement beau, qui puisse avoir à la fois tout l’attrait de l’objet de consommation, et tout l’appétit nécessaire à la consommation. La « jeune fille », jolie, légère, frivole, consommatrice, irresponsable, sexuellement attirante sans avoir l’âge d’être mère (consécration de la jouissance stérile de la consommation-répétition), sera le nouveau modèle de notre société. Ce nouveau modèle ne concerne pas seulement la part féminine de la société : il s’agit au contraire d’un modèle auquel chaque personne, chaque consommateur pourra/devra s’identifier – elle est la figure terminale du capitalisme de la séduction. C’est ici toute la question de l’utilisation de l’image féminine, outil et argument de vente, excitant visuel de la libido consumériste, qu’il faudrait mobiliser, image de femme à la minceur irréaliste (image de mannequins de 16 ou 18 ans, image de teenagers qui n’ont pas encore – pas toujours besoin d’être anorexiques pour être minces) et à la beauté presque enfantine.

    Le projet libéral-libertaire décrit par Clouscard apparaît ainsi, dans ses pratiques comme dans sa symbolique, comme l’ennemi ultime de toute « vraie » féminité. Son idéal-type n’est pas la femme mûre, libre, capable d’asseoir sa stature en face et aux côtés de l’homme, n’est pas la femme mère et féconde ; son idéal-type est la jeune fille en fleurs prête à consommer – dans les deux sens – par l’image, la sexualité consumériste et irresponsable, l’industrie des produits de beauté, la tyrannie des modes et des canons. Selon la logique d’un certain féminisme, si bien intégré dans la logique du système, ce n’est pas la femme comme telle qui devient libre, mais la féminité est au contraire totalement, intégralement absorbée dans un projet idéologique, dans un mécanisme social qui lui était originairement étranger, monde homogène et clos de la consommation capitaliste, sans porte de sortie, sans alternative possible. Homogénéisation qui ressemble furieusement à une hégémonie du masculin à l’origine du modèle capitaliste – rupture de l’équilibre civilisationnel et écrasement de la femme dans la logique d’un système qu’elle n’a ni pensé, ni voulu comme tel, contrat social passé sans son accord.

    1. Michel Clouscard, « Le capitalisme de la séduction », éd. Delga, Paris 2009
    2. Il convient d’expliquer la différence entre la doctrine libérale et la doctrine libertaire. Le libéralisme est une doctrine philosophique et économique du «laisser faire, laisser passer ». La doctrine libertaire refuse en bloc l’État et toute forme d’autorité plus largement que dans le libéralisme, elle est une forme proche de l’anarchisme basé sur le désir et l’abattement de frontières quel quelle soit : symbolique, territoriale, culturel, sociétal age sexe ect… cf : Jacques Déjacques
    3. op. cit. p. 152 sq.

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