Cyrano de Bergerac, l’anti-Don Juan

Le présent article est la transcription de la chronique d’Iseul Turan pour le Café des Antigones en décembre 2018 que vous pouvez retrouver en version audio ici ou ici

La colère monte partout en France. Abandonnés à eux-mêmes, les gaulois se réveillent. Dans le froid décembre Les Antigones on un modèle masculin de circonstance à suggérer.

Vous vous rappelez sans doute de Cyrano de Bergerac ? Edmond Rostand a fait de ce héros une pièce éponyme, inspirée d’un personnage historique. Pauvre Cyrano, tellement joué et rejoué qu’il en a été oublié. Il a disparu avec Depardieu, son plus célèbre avatar, jugé un peu daté, un peu dépassé, un peu gênant avec ses tirades interminables et son style d’un autre âge. Ainsi ce monument de la littérature n’est plus bon qu’à alourdir les cartables de nos élèves de 4em. Il a pourtant de la gueule de Cyrano, et lui – autant vous dire qu’il en avait.

Figure du gascon français, talentueux et bagarreur, mais surtout amoureux et fidèle, il est l’archétype de l’amant romantique. Courtois et cultivé, il s’oppose point par point à un autre personnage littéraire bien connu, celui de Don Juan, jouisseur qui trompe, ment, et trahi pour arriver à ses fins perverses et narcissiques. Ce personnage au final bien triste est désormais devenu un modèle de masculinité. Le qualificatif de « Don Juan » est devenu dans notre société du consommable un éloge des révolutionnaires en carton qui ne pensent qu’à jouir et regardent avec indulgence leurs méfaits, et vantent leurs conquêtes comme une preuve de liberté.

Quelle arnaque ! Le Français, homme de la séduction et du verbe ferait mieux de lui préférer Cyrano comme modèle s’il veut retrouver aux yeux du monde ses lettres de noblesse. Cyrano plus qu’une triste histoire d’amour est celle d’un homme sans chaîne – bien plus libre que Don Juan. Cyrano « s’élève peu mais seul », il ne recule devant rien et n’abandonne jamais ni ami, ni amour, quels que soient les sacrifices que sa loyauté lui coûte. Ce modèle laisse un gout amère dans la bouche d’Edouard Philipe qui cite Deguiche avec douleur sur France culture en décembre 2017 :
« Voyez, lorsqu’on a trop réussi sa vie,
On sent – n’ayant rien fait, mon Dieu de vraiment mal !
 – mille petits dégouts de soi, dont le total,
Ne fait pas un remords mais une gène obscure »

N’en déplaise à Aurélie Blanc, nous, Antigones, ne dirons jamais à nos enfants « tu deviendras un homme – féministe – mon fils ! ». Nous préférons à cette nouvelle éducation déjà périmée, les archétypes anciens et intemporels qui ont façonné notre civilisation et lui ont donné sa grandeur. Nous souhaitons pour nos fils qu’on puisse un jour dire d’eux comme ses ennemis disaient de Cyrano :
«  Ne le plaignez pas trop : il a vécu sans pactes,
Libre dans sa pensée autant que dans ses actes,
Je sais, oui, j’ai tout, il n’a rien…
Mais je lui serrais bien volontiers la main. »

Concluons cette chronique sur les mots de Cyrano lui-même, écrits par Edmond Rostand et déclamés par Daniel Sorano :

CYRANO, saluant d’un air goguenard ceux qui sortent sans oser le saluer
– Messieurs… Messieurs… Messieurs…

LE BRET, désolé, redescendant, les bras au ciel
– Ah ! dans quels jolis draps…

CYRANO
– Oh ! toi ! tu vas grogner !

LE BRET
– Enfin, tu conviendras
Qu’assassiner toujours la chance passagère,
Devient exagéré.

CYRANO
– Eh bien oui, j’exagère !

LE BRET, triomphant
– Ah !

CYRANO
– Mais pour le principe, et pour l’exemple aussi,
Je trouve qu’il est bon d’exagérer ainsi.

LE BRET
– Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire,
La fortune et la gloire…

CYRANO
– Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,
Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ?
Non, merci ! Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? se changer en bouffon
Dans l’espoir vil de voir, aux lèvres d’un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci ! Déjeuner, chaque jour, d’un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
Qui plus vite, à l’endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ?…
Non, merci ! D’une main flatter la chèvre au cou
Cependant que, de l’autre, on arrose le chou,
Et donneur de séné par désir de rhubarbe,
Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?

Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
S’aller faire nommer pape par les conciles
Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ?
Non, merci ! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d’en faire d’autres ? Non,
Merci ! Ne découvrir du talent qu’aux mazettes ?
Être terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse : « Oh ! pourvu que je sois
Dans les petits papiers du Mercure François » ?…
Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
Préférer faire une visite qu’un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter ?
Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais… chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre, – ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !

LE BRET
– Tout seul, soit ! mais non pas contre tous ! Comment diable
As-tu donc contracté la manie effroyable
De te faire toujours, partout, des ennemis ?

CYRANO
– A force de vous voir vous faire des amis,
Et rire à ces amis dont vous avez des foules,
D’une bouche empruntée au derrière des poules !
J’aime raréfier sur mes pas les saluts,
Et m’écrie avec joie : un ennemi de plus !

LE BRET
– Quelle aberration !

CYRANO
– Eh bien ! oui, c’est mon vice.
Déplaire est mon plaisir. J’aime qu’on me haïsse.

https://www.youtube.com/watch?v=CkVtL_QwPsk

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