Edmonde Charles-Roux, femme aux multiples talents

« J’étais un mauvais exemple, j’ai vécu avec des soldats, alors que j’aurais dû épouser un banquier !  Un banquier, quelle horreur ! » – Edmonde CHARLES-ROUX

Le 20 janvier 2016, c’est une femme à la personnalité forte et dotée d’une kyrielle de talents qui nous a quittés. Avant de s’intéresser à elle en tant que femme, il faut prendre un moment pour évoquer ses relations. Car notre famille et nos amis participent de notre construction aussi bien qu’ils expliquent – en partie – les orientations que prend notre vie.

 

« Il n’y avait pas de limites à la liberté au sein de la famille Charles-Roux. »

Mademoiselle Charles-Roux appartient à une dynastie marseillaise : son grand-père, Jules-Charles Roux, descendait du premier savonnier de la ville. Il fut député de Marseille et président de la Compagnie du Canal de Suez ; son père, François Charles-Roux fut ambassadeur de France à Prague et au Vatican, et grand ami de Pie XII ; quant à sa mère, elle s’habillait chez Madeleine Vionnet et Schiaparelli tandis que les enfants étaient confiés à des nurses – une cause de souffrance pour Edmonde, comme elle le reconnaît plus tard.

Née en 1920, Edmonde est la dernière de trois enfants. Son grand frère Jean-Marie exerce son ministère de prêtre à Londres, et défend ardemment la cause en béatification de Marie-Antoinette et de madame Elisabeth, toute sa vie durant. Sa soeur Cyprienne épouse le prince Marcello Del Drago, chef de cabinet du comte Ciano, le ministre des Affaires étrangères de Mussolini.

En mai 1940, son père est nommé secrétaire général du Quai d’Orsay par Paul Reynaud. Soupçonné de gaullisme par les Vichystes, sa démission au lendemain de Montoire – pour reprendre la charge paternelle à la Compagnie du canal de Suez – ne suffit pas à dissiper la réputation sulfureuse qui l’entoure par la suite.

Dès lors, Edmonde mène une vie en rupture avec son milieu familial, tant pour des raisons idéologiques que sous l’impulsion de son tempérament spontané. Durant la guerre elle est infirmière à Marseille et fréquente les artistes réfugiés dans le Sud. Elle soigne des légionnaires italiens et tchèques, dont elle connaît la langue, elle qui a grandi à Prague et fait ses études au lycée Chateaubriand de Rome.

Elle est elle-même blessée, décorée de la Croix de Guerre et citée à l’ordre du Corps d’armée. Durant l’Occupation, elle est affectée dans la clinique clandestine de la Résistance à Marseille. À la suite du débarquement français en Provence, le général de Lattre de Tassigny l’affecte à son État-major. Au cours de la campagne de France à laquelle elle participe, elle est blessée une deuxième fois en Autriche, à nouveau décorée. Pendant toutes ces années, un livre ne la quitte pas : Guerre et paix de Léon Tolstoï.

 

« La pire des choses, c’est l’ennui »

De retour à la vie civile, elle obtient le bac et poursuit ses études. Dans un monde qu’elle découvre et qui est le sien – et non celui de la bourgeoisie marseillaise, ni celui de la diplomatie, en somme un monde où elle ne doit rien à ses parents – elle mène une carrière de femme de lettres et de trempe. Elle devient courriériste à France-Soir puis à Elle. Son enfance passée à sillonner l’Europe lui a permis d’acquérir une grande culture ainsi qu’un savoir-vivre qui lui ouvrent toutes les portes. Sa connaissance de Rome lui permet de faire la connaissance de Toscanini alors qu’elle écrit un article sur son retour en Italie ; de même, suite à une interview qu’elle fait d’Orson Welles, elle en devient l’amie intime. En quelques années, elle fait ses preuves en tant que journaliste et se hisse au niveau des grandes « baronnes » de la presse.

 

« J’avais le désir de ne pas être comme tout le monde. »

Edmonde Charles-Roux, 1966Rapidement, elle devient un personnage du Tout-Paris. Pour incarner la vraie parisienne, elle prend conseil auprès de Coco Chanel. Elle publie des inédits de Colette, Saint-John-Perse et Louise de Vilmorin. Grâce à Eluard, elle rencontre le peintre André Derain et accepte de poser pour lui. Par son intermédiaire, elle fréquente Balthus et Giacometti, se lie d’amitié avec Saint-Laurent, voit et protège le poète maudit Jean Genet. Pendant l’Occupation, chez la comtesse Pastré, fondatrice du festival d’Aix, elle avait croisé le décorateur Christian Bérard, Louis Jouvet, Pablo Casals, le danseur Serge Lifar… Comme une Nadine de Rotschild, avec la culture et l’éducation en plus, elle publie un Guide de savoir-vivre, recueil d’articles sur les usages en société parus dans Elle.

Edmonde Charles-Roux, chez elle à Paris, en 1966. JEAN MOUNICQ/ROGER-VIOLLET©

 

« Ma vie est romanesque. »

Sa famille pourrait se résumer par cette triade d’activités : diplomatie, politique et belles lettres ; en effet, son enfance est marquée par la double empreinte de la littérature et de la Méditerranée. Et son prénom, Edmonde, n’était-il déjà pas un hommage à l’illustre voisin Rostand, ami de sa grand-mère ?

Cependant, c’est par goût personnel et pour son loisir qu’elle écrit, dès l’époque où elle fréquente Maurice Druon. Ils forment un couple à la mode, à la ville et sur la scène littéraire. Mathieu Galey les décrit en ces termes : « Il est superbe, solaire, elle est sobre, frémissante, séductrice : un couple de roman. »

Rédactrice en chef chez Vogue, elle révolutionne la ligne éditoriale en mettant l’accent sur la culture. Ce souci de diffusion des savoirs passe également par un investissement de chaque instant, notamment pour faire de Marseille une ville à la pointe de la culture. En mai 1966, elle est renvoyée de Vogue qu’elle dirigeait depuis seize ans.

À 46 ans, elle se retrouve libre, voire désœuvrée. Elle ressort alors le manuscrit d’un roman ébauché, l’achève et le montre à son ami François Nourissier. Écrivain inconnu, elle ne l’est pas des membres du jury Goncourt, lequel lui décerne son prix la même année.

1966 lui sourit, puisque c’est également là qu’elle rencontre l’homme de sa vie, Gaston Deferre. L’histoire veut que le légendaire maire de Marseille cherchait à décorer de la médaille de la ville «le premier prix Goncourt marseillais». Au début de leur relation, c’est François Mitterrand qui leur sert de chaperon. En 1973, elle devient madame Deferre, épouse d’un véritable protagoniste de roman ; il est notamment le dernier homme politique à s’être battu en duel.  Lorsqu’il devient ministre de l’Intérieur en 1981, elle est un personnage influent de la vie politique, et se démarque en alliant défense de l’argent et de la gauche ; on lui prête ce bon mot « On peut aimer l’argent et ceux qui en manquent ». Elle devient dès lors une écrivaine, publiant des romans et des biographies, dont celle d’Isabelle Eberhardt ou de Coco Chanel – femmes qu’elle admire – et reçoit dans son hôtel de la rue des Saints-Pères, où l’on peut croiser Visconti ou Louis Aragon, qui raffole d’elle. Il lit ses livres, en fait l’éloge dans les Lettres françaises, l’accompagne à la fête de l’Humanité. Et Morand de s’écrier : « Quand on pense qu’elle est la sœur de Cyprienne Del Drago! ».

 

« Tu vis comme un homme », lui reproche son père.

En 1983, elle est élue membre de l’Académie Goncourt, puis en 2002 présidente, jusqu’en 2014, où elle cède son poste à Bernard Pivot. Jusqu’au bout, elle continue de lire et de livrer bataille ; Andréï Makine lui doit notamment son Goncourt 1996. Sous son mandat, elle a contribué à modifier le fonctionnement de l’académie Goncourt. Plus de politique de secret, mais choix d’ouvrir les portes : « Nous avons établi des règles de transparence, à l’unanimité du jury. ».  Elle rappelle par exemple que « Jean Giono votait par téléphone », tandis que « Colette, avant les délibérations, téléphonait à deux ou trois amis et cela suffisait à orienter le vote. »

Militante d’un accès toujours plus large à la culture, elle a « tent[é] de favoriser le lien entre l’académie Goncourt et les jeunes. Voyez le Goncourt des lycéens, quelle merveille! » et a œuvré afin que « le Goncourt […] se dirig[e] vers la défense de la langue française. ». Enfin, quand on lui parle de sa place de femme au contact de milieux masculins, elle répond que « Le fait d’être issue d’un milieu diplomatique, international et politique m’a beaucoup aidée. ». Parmi toutes les récompenses qu’elle a reçues, c’est d’avoir été faite caporal d’honneur de la Légion étrangère qu’elle était particulièrement fière : elle ne manquait jamais la cérémonie annuelle de Camerone, chaque 30 avril, à Aubagne.

Femme, écrivain, personnage de la vie politique et mondaine : c’est une icône qui disparaît. Elle laisse en héritage l’invitation à adopter un rapport au monde assaini, elle qui disait dans ses derniers jours « aimer l’ombre, le silence, la réflexion ».

 

 

1920 : naissance à Neuilly (92)
1950-1966 : directrice de Vogue
1966 : prix Goncourt pour Oublier Palerme
1971 : Elle, Adrienne
1974 : biographie de Chanel (documentation reçue de Paul Morand)
2002-2014 : présidente de l’Académie Goncourt
2016 : mort à 95 ans

Bérengère, Antigones à Lyon

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