« Transmettre, l’acte adulte par excellence » Michéa

« Les sociétés modernes sont les premières, dans l’Histoire, à expérimenter l’étrange idée que le destin de tout individu n’est pas de devenir adulte, mais de rester jeune, et cela éternellement. Sous le règne croissant de l’économie, la vie des hommes tend donc à devenir une course parfaitement absurde pour ne jamais vieillir et ne jamais mourir, c’est-à-dire, en somme, pour se nier en tant qu’humanité. Cette terreur absolue de devenir adulte, c’est-à-dire d’assumer le fait qu’il nous faudra un jour à notre tour laisser la place (sans cette supposition l’acte de transmettre, qui est l’acte adulte par excellence n’a plus le moindre sens), cette terreur n’est bien entendu que l’envers du mode de vie auquel nous contraignent les progrès du capitalisme moderne. Car, même en faisant abstraction du fait que tout société progressiste – vivant par définition à l’ombre de l’avenir – est philosophiquement tenue de mythifier la jeunesse (qui représente officiellement cet avenir), il existe des raisons spécifiques  permanentes sous le règne du Capital, pour transformer l’absurde désir de rester jeune pour l’éternité en impératif catégorique.
Jean-Claude Michéa in Impasse Adam Smith – Brèves remarques sur l’impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche (2002), éd. Champs Flammarion